Diaporama de Pablo Neruda.
Traitement des images, restauration, Guy Desmurs

Citation de Pablo Neruda

mercredi 24 février 2016

LA LAMPE SUR LA TERRE

AMOR AMERICA (1400)




Avant la perruque et le justaucorps 
il y eut l'eau, les fleuves artériels 
et il y eut l'onde lustrée des cordillères: 
le condor ou la neige y semblaient immobiles, 
il y eut l'épaisseur, l'humidité et le tonnerre 
alors sans nom, les pampas planétaires.

L 'homme fut terre, poterie, paupière 
de la boue tremblante, il fut forme de l'argile, 
glaise pétrie, pierre chibcha * 
coupe impériale ou silice araucane * 
Il fut tendre et sanglant mais sur la poignée de son 
   arme, 
cristal mouillé, 
les initiales de la terre étaient écrites. 
       Et nul ne put 
s'en souvenir plus tard: le vent 
les oublia, le langage de l'eau 
fut enterré, les clefs perdues 
ou englouties sous le silence ou dans le sang. 

Mais la vie ne se perdit pas, frères champêtres. 
Rose sauvage, 
une goutte rouge tomba sur l'épaisseur 
et ainsi s'éteignit une lampe de terre. 

Je suis ici pour raconter l'histoire. 

De la paix du buffle 
jusqu'aux sables fouettés et refouettés 
du bout du monde, dans les écumes accumulées 
du jour antarctique 
en passant par les tanières abruptes 
de la sombre tranquillité vénézuélienne, 
je t'ai cherché, mon père, 
jeune guerrier de cuivre et de ténèbres, 
toi, pied nuptial, chevelure indomptable, 
marâtre-caïman, colombe de métal. 

Moi, l'Inca du limon, 

j'ai touché la pierre et j'ai dit: 
Qui 
m'attend? J'ai refermé la main, je n'ai senti 
qu'une poignée de cristal vide. 
Pourtant je m'avançais entouré de fleurs 
   zapotèques * 
et la lumière était douce comme une biche 
et l'ombre paraissait une paupière verte. 

Ô ma terre innommée, sans ce nom d'Amérique, 

anthère équinoxiale, lance pourpre, 
ton parfum est monté en moi par les racines 
jusqu'à la coupe où je buvais, jusqu'à ce mot 
le plus gracile, encore à naître de ma bouche. 




Pablo Neruda Chant général, La lampe sur la terre, Amor América (1400) pp 15,16.  Traduction de Claude Couffon coll. Poésie, Gallimard, Paris, février 1984.

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