Diaporama de Pablo Neruda.
Traitement des images, restauration, Guy Desmurs

Citation de Pablo Neruda

jeudi 21 août 2014

FEDERICO GARCÍA LORCA, LA LOI DE L’OUBLI

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DIÓSCORO GALINDO, ENSEIGNANT RÉPUBLICAIN. PHOTO EFEMERIDESTENERIFE
il en a fallu du temps et des efforts pour arriver là. Secouer la loi de l’oubli, septante ans après les faits, se défendre de vouloir rouvrir les plaies, vaincre les réticences des familles. Celle de Lorca précisément, à travers les neveux qui gèrent l’héritage, s’est toujours opposée à ces fouilles. Pas parce qu’ils ne veulent rien savoir, ont-ils plaidé, mais par refus d’une exhumation-exhibition médiatique.


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Les descendants de l’instituteur Dioscoro Galindo et du banderillero Francisco Galadi, fusillés en même temps que le poète, n’avaient pas cette crainte. A force d’insister, ils ont eu gain de cause. Ils sont allés voir le juge Baltasar Garzon, qui mène son combat contre l’amnistie des crimes franquistes. Ils ont l’appui d’Ian Gibson, le célèbre hispaniste et spécialiste de Lorca, scandalisé que l’on ait abandonné le corps de l’écrivain, «jeté dans un fossé comme un chien».

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DIÓSCORO GALINDO
Au début de l’été 1936, Federico García Lorca est un artiste heureux. Il vit ce qui apparaîtra avec le recul comme sa décennie prodigieuse. Il a publié en 1928 le Romancero gitan et en 1931 Le Poème du Cante Jondo. Entre les deux, il y a eu le voyage en Amérique, dont il ramènera Poète à New York et l’Ode à Walt Whitman. On traduit ses pièces en français, Bodas de sangre devient Noces de sang.

En 1931, il a salué l’avènement de la République, grâce à laquelle il tourne dans toute l’Espagne avec La Barraca. Il a été nommé directeur artistique de cette troupe de théâtre itinérante, qui joue les classiques du Siècle d’Or dans une approche populaire. En phase avec sa culture et avec son temps.

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JOAQUÍN ARCOLLAS CABEZAS
A Madrid, alors que les événements se précipitent, on s’inquiète pour lui. Il écarte des offres d’exil en Colombie et au Mexique. «Je suis un poète, on ne tue pas les poètes», répond-il à son ami Angel del Rio, qui le presse de le suivre en Amérique. Le 14 juillet, jour même de l’assassinat de Calvo Sotelo – le meurtre de ce champion de la droite servira de prétexte à un coup d’Etat préparé depuis longtemps –, il prend le train à la gare d’Atocha pour Grenade. Il rentre chez ses parents.


On s’est beaucoup interrogé sur ce retour, par lequel il se précipite dans le piège. Mais que pouvait-il lui arriver à la Huerta de San Vicente, la propriété de famille, où poussent le blé, le maïs, le tabac, les fèves, les fruits et les légumes? N’y passait-il pas volontiers ses étés?
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FRANCISCO GALADÍ MELGAR 
Lorca est né en 1898. C’est «l’année du désastre», qui voit l’Espagne perdre les derniers restes de son empire, les Philippines, Porto Rico et Cuba. Il faut remplacer le sucre de canne. Federico García père fera fortune dans la betterave. Il a hérité de sa première femme, dont il n’a pas eu d’enfants, de bonnes terres dans la vega, la fertile vallée de Grenade.

Oui, que pouvait-il lui arriver vu son entourage? A gauche, son beau-frère Manuel Fernandez Montesinos, un médecin socialiste qui vient d’être désigné alcalde, maire de la ville. À droite, la famille Rosales, des amis qui sont tous dans la Phalange espagnole, l’organisation fascisante créée par José Antonio Primo de Rivera.

Si l’artiste est comblé, l’homme, à 38 ans, est tourmenté. On le sait aujourd’hui, il a tout de même envisagé de gagner le Mexique, où se trouve l’actrice Margarita Xirgu, sa complice au théâtre. Mais il veut partir avec Juan Ramirez de Lucas, un étudiant qui rêve d’être acteur et dont il est tombé amoureux. Le jeune homme, qui est encore mineur – il a 19 ans –, s’est rendu à Albacete pour tenter d’obtenir l’autorisation de ses parents. De la Huerta de San Vicente, Federico téléphone, écrit une dernière lettre: «Je pense beaucoup à toi, entre les lignes tu dois lire toute l’affection que j’ai pour toi et toute la tendresse que mon cœur emmagasine.»

Il a fallu attendre la mort de Juan Ramirez de Lucas, en 2010 à 93 ans, pour que cette dernière histoire d’amour soit révélée, après septante ans de silence. Certains du coup en ont tiré la conclusion que «le blond d’Albacete» devait être le destinataire des onze poèmes fébriles et inédits publiés dans les années 80 seulement sous le titre Sonnets de l’amour obscur. L’intéressé, qui a fait par la suite une belle carrière de critique culturel, n’en croyait rien, assurant avoir partagé avec Lorca une relation paisible, joyeuse. Selon lui, c’était bien «RRR» qui avait inspiré ces sonnets, autrement dit Rafael Rodriguez Rapun, le secrétaire de La Barraca, auquel Lorca vouait durant les dernières années une passion orageuse et jalouse.

Lors du soulèvement militaire du 18 juillet, Grenade bascule d’emblée dans le camp nationaliste. Le maire et beau-frère Montesinos est arrêté. Les escuadras negras sèment la terreur en ville. Début août, à trois reprises, des visites d’intimidation ont lieu à la Huerta de San Vicente. Le poète et les siens sont bousculés, insultés. La famille aide un architecte socialiste caché dans la maison à rejoindre la zone républicaine. Federico, lui, ne veut pas partir. Il cherche refuge chez Luis Rosales, l’ami écrivain bien placé dans la Phalange, s’installe dans la maison de celui-ci, au 3e étage où l’on fait même monter un piano. En vain. Le 16 août, le jour même où Montesinos est assassiné, Lorca est arrêté, emmené au Gouvernement civil. Les interventions de Luis Rosales et de Manuel de Falla, compositeur à la gloire internationale et voisin également, n’éviteront pas au poète d’être conduit dans les environs de la ville pour y être fusillé.

Ce 19 août avant l’aube, dans les oliviers de Viznar, un garde civil accompagnant le commando racontera qu’il a dû aider le condamné paniqué à retrouver les mots pour sa dernière prière. Le thème de la mort est très présent dans l’œuvre de Lorca. Peut-être se souvient-il alors de l’un de ses premiers poèmes, intitulé «Adieux»:

«Si je meurs, laissez le balcon ouvert

L’enfant mange des oranges (de mon balcon je le vois)

Le faucheur fauche son blé (de mon balcon je l’entends)

Si je meurs, laissez le balcon ouvert!»

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 DALI ET LORCA
Pourquoi a-t-on tué García Lorca? De toute évidence, même s’il n’a jamais été militant ou membre d’un parti, il était un étendard de la République et des libertés. A son corps défendant? Ses meilleurs amis, Dali et Buñuel, minimiseront par la suite son engagement politique, mais ses assassins ont prétendu qu’il faisait «plus de mal avec sa plume que d’autres avec un revolver». «Je chante l’Espagne et je la ressens jusqu’à la moelle, expliquait-il en juin 1936 au journal El Sol dans ce qui sera sa dernière interview. Mais je suis du monde entier et frère de tous. Je déteste l’homme qui se sacrifie pour une idée nationaliste les yeux bandés. Bien sûr, je ne crois pas aux frontières politiques.»

On le tue comme «communiste» mais aussi comme homosexuel. Un complice des bourreaux se félicitera qu’on ait «tiré deux balles dans le cul à ce pédé». Les circonstances de son assassinat, telles quelles ont été démêlées depuis par les historiens, laissent envisager d’autres motifs. Le rapport de force entre factions insurrectionnelles peut avoir joué son rôle: l’homme venu l’arrêter est en froid avec la Phalange, à laquelle il veut peut-être montrer qui commande. Tout comme les rivalités de clans parmi les possédants et seigneurs du sucre: il y aura dans le peloton d’exécution un parent de la première femme de son père.
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 FEDERICO GARCÍA LORCA, ET LUIS BUÑUEL  
«À Grenade s’agite la pire bourgeoisie d’Espagne», avait un jour déclaré Lorca. A peine revenu dans cette ville provinciale et conservatrice, il y donne une lecture de sa dernière pièce, La Maison de Bernarda Alba. C’est l’histoire d’une famille étouffée par la religion, les conventions, l’argent, l’autorité. Certains s’y seraient reconnus, qui chercheraient vengeance. L’hypothèse rejoint la version donnée par Dali dans son Journal d’un génie (1964): «C’était un poète cent pour cent pur, l’être le plus apolitique que j’aie connu. Il a été la victime propitiatoire de questions personnelles, ultra-personnelles, locales.» Toutes les morts de Federico García Lorca.

Les fouilles entreprises en octobre 2009 sur les lieux indiqués trente ans plus tôt par un témoin du crime seront interrompues trois mois plus tard. 277 m2 ont été excavés. Rien. Pas le moindre os, pas la moindre dent, ni du poète génial ni de quiconque, explique l’archéologue responsable des fouilles. «Nous n’allons pas faire des trous tout autour de Grenade», assure alors la Junte d’Andalousie, c’est-à-dire le gouvernement régional qui finance les travaux.

Pourtant, en 2012, l’historien andalou Miguel Caballero Pèrez et l’archéologue aragonais Javier Navarro ont obtenu une autorisation de reprendre les recherches. Le premier a restitué dans un ouvrage paru l’année d’avant «les treize dernières heures de la vie de García Lorca». Le second a déjà mis au jour trente charniers de la guerre civile. Les chercheurs se sont déplacés à 800 m du premier endroit, à proximité d’un ancien camp d’instruction de la Phalange. Selon les estimations, plus de 3000 victimes auraient pu être enterrées dans le ravin de Viznar. Aux dernières nouvelles, qui datent de décembre dernier, des sondages ont permis de localiser des puits. L’Espagne n’a pas terminé de remuer son passé. En avril 1940, le Tribunal de Grenade avait établi un certificat de décès du poète, «mort des suites de blessures produites par faits de guerre».

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