Citation de Pablo Neruda

dimanche 11 novembre 2007

FUNÉRAILLES DE NERUDA


Le 11 septembre 1973, il est alité quand il apprend le coup d’Etat militaire et essaie de capter les informations à la radio. Sa femme, Mathilde, cherche à le tranquilliser. Il répond : « C’est le fascisme ! » Trois jours avant sa mort il dicte les pages finales de ses mémoires pour condamner le coup d’Etat, pas seulement les militaires, mais aussi les Etats-Unis, le gouvernement Nixon et les civils qui ont trahi la démocratie pour perpétrer un massacre. Il a combattu jusqu’à son dernier souffle. Il a alors la force, l’énergie, pour écrire des choses qu’il jugeait d’une extrême importance. Et les funérailles de Neruda ont été la première manifestation antifasciste, à un moment où les morts et les disparus se comptaient par milliers. Il y a eu des gens courageux pour l’accompagner jusqu’au bout de son voyage en chantant l’Internationale et ceci : «Pablo Neruda, présent maintenant et toujours/ Salvador Allende, présent maintenant et toujours/ Victor Jara, présent maintenant et toujours.» Douze jours après le putsch de Pinochet, c’était le premier acte de rébellion contre la dictature.

Scènes de rue en 1973 dans le CHILI de la junte : autodafé de livres "subversifs" et enterrement de Pablo NERUDA (le 23.09.1973) sous le regard "vigilant" des militaires...
(cliquez sur l'image pour voir la video)
Funérailles de Neruda

Chili : censure

INA.FR RESISTANCES
A2 - 08/09/1983 - 00h04m18s

L'ESPAGNE AU CŒUR / J'EXPLIQUE CERTAINES CHOSES


Vous allez demander: Où sont donc les lilas?

Et la métaphysique couverte de coquelicots ?

Et la pluie qui frappait si souvent

ses paroles les remplissant

de brèches et d'oiseaux?


Je vais vous raconter ce qui m’arrive.


Je vivais dans en quartier

de Madrid, avec des cloches,

avec des horloges, avec des arbres.


De ce quartier on apercevait

le visage sec de la Castille

ainsi qu'un océan de cuîr.


Ma maison était appelée

la maison des fleurs, parce que des tous côtés

éclataient les géraniums : c'était

une belle maison

avec, des chiens et des enfants.


Raoul, te souviens-tu ?

Te souviens-tu, Rafael ?

Federico, te souviens-tu

sous la terre,

te souviens-tu de ma maison et des balcons où

la lumière de juin noyait des fleurs sut ta bouche ?

Frère, frère !

Tout

n'était que cris, sel de marchandises,

agglomérations de pain palpitant,

marchés de mon quartier d'Arguelles avec sa statue

comme un encrier pâle parmi les merluches :

l'huile arrivait aux cuillères,

un profond battement

de pieds et de mains emplissait les rues,

métros, litres, essence

profonde de la vie,

poissons entassés,

contexture de toits cernés d'un soleil froid dans lequel

la flèche se fatigue,

délirant ivoire des fines pommes de terre,

tomates recommencées jusqu'à la mer.


Et un matin tout était en feu

et un matin les bûchers

sortaient de terre

dévorant les êtres vivants,

et dès lors ce fut le feu,

ce fut la poudre,

et ce fut le sang.

Des bandits avec des avions, avec des maures,

des bandits avec des bagues et des duchesses,

des bandits avec des moines noirs pour bénir

tombaient du ciel pour tuer des enfants,

et à travers les rues le sang des enfants

coulait simplement, comme du sang d'enfants.


Chacals que le chacal repousserait,

pierres que le dur chardon mordrait en crachant,

vipères que les vipères détesteraient!


Face à vous j'ai vu le sang

de l'Espagne se lever

pour vous noyer dans une seule vague

d'orgueil et de couteaux!


Généraux

de trahison :

regardez ma maison morte,

regardez l'Espagne brisée :

mais de chaque maison morte surgit un métal ardent

au lieu de fleurs,

mais de chaque brèche d'Espagne

surgit l'Espagne,

mais de chaque enfant mort surgit un fusil avec des yeux,

mais de chaque crime naissent des balles

qui trouveront un jour l'endroit

de votre coeur.


Vous allez demander pourquoi sa poésie

ne parle-t-elle pas du rêve, des feuilles,

des grands volcans de son pays natal ?


Venez voir le sang dans les rues,

venez voir

le sang dans les rues,

venez voir le sang

dans les rues !


Pablo Neruda Traduction : Guy Suarès

Neruda candidat à Président

PABLO NERUDA REND HOMMAGE À ELSA TRIOLET




Le 16 juin 1970 s’éteint la romancière Elsa Triolet, femme de Louis Aragon, à l’âge de 74 ans, alors que Neruda est ambassadeur à Paris sous le gouvernement d’Unité Populaire d’Allende. Le poète chilien prononce, en hommage à Elsa, un magnifique discours à l’occasion des funérailles.
« J’ai vu Elsa dans la guerre d’Espagne dans la résistance, compagne de l’honneur français. Je l’ai vue dans l’amitié, dans ses romans qui sont énigme à la fois et solution de l’énigme, dans la campagne et dans la ville, dans Moscou et dans Paris, nous enseignant toujours la destruction du mensonge. Et élevant l'orgueil de son visage au dessus de la haine pour nous dire la vérité, l’intelligence, le travail de constructeur. Nos mains sont toujours plus limitées que l'espace de notre espoir. Au nom du plus lointain des pays, ma patrie, le Chili, au nom de mon peuple, au nom des écrivains de l’Amérique latine, je dis notre deuil à la France, et je m’incline devant la douleur du grand poète avec la tendresse d’un frère et d’un camarade. Le monde entier pleure avec toi, Aragon, et c’est que la mort ne peut pas te vaincre, parce que tu es, parce que, avec Elsa, tu es devenu un grand capitaine de notre victoire. »

ARAUCARIA


Tout l'hiver, toute la bataille,

tous les nids du fer mouillé,

dans ta fermeté traversée d'air,

dans ta ville sylvestre s’élèvent.


La prison reniée des pierres,

les fils submergés de l'épine,

font de ta chevelure barbelée

un pavillon d'ombres minérales.


Pleur hérissé, éternité de l'eau,

montagne d' écailles, foudre de fers,

ta maison tourmentée se construit

avec des pétales de pure géologie.


Le haut hiver embrasse ton armure

et te couvre de lèvres détruites :

le printemps de violent arôme brise

sa soif dans ton implacable statue :

et le grave automne attend inutilement

de verser de l'or dans ta stature verte.

Traduction : M C

samedi 10 novembre 2007

UNITÉ



Il y a quelque chose de dense, uni, déposé au fond,
répétant son chiffre, son signe identique.
Les pierres ont touché le temps, c’est évident,
une odeur d’âge émane de leur fine matière,
et de l’eau qu’amène la mer et du sel et du rêve.


Une même chose m’entoure, un seul mouvement :
le poids du minéral, la lumière de la peau,
unis au son du même vocable : noche
l’encre des blés, de l’ivoire, des sanglots,
des choses en cuir, en bois, en laine,
vieillies, décaties, uniformes,
se dressent autour de moi telles des parois.


Je travaille sourdement, tournant sur moi-même,
comme le corbeau sur la mort, le corbeau de deuil.
Je réfléchis, isolé au milieu de longues saisons,
central, cerné de géographie silencieuse :
une température partielle tombe du ciel,
un empire extrême d’unités confuses
s’assemble en m’entourant.



Résidence sur la Terre,
Traduction de Bernardo Toro

BARCAROLLE


Si seulement tu touchais mon cœur,
si seulement tu posais ta bouche sur mon cœur,
ta bouche fine, tes dents,
si, telle une flèche rouge, tu posais ta langue
là où mon cœur poussiéreux martèle,
si tu soufflais dans mon cœur, près de la mer, en pleurs,
on entendrait un bruit sombre, un roulement de train engourdi,
un froissement d’eaux troubles,
comme l’automne en feuilles,
comme le sang,
une explosion de flammes humides embrasant le ciel,
le rêve d’un rêve, hanté de branches ou de pluies,
ou de sirènes de port en deuil,
si tu soufflais dans mon cœur près de la mer,
comme un fantôme livide,
au bord des vagues,
à la croisée des vents,
comme un fantôme déchaîné, près de la mer, en pleurs,
comme une absence prolongée ou un tintement subit.

Sous le cœur, c’est la mer qui bat,
lorsqu’il pleut, sur la côte dépeuplée, à la tombée du jour :
la nuit tombe sans doute,
et son bleu sinistre d’étendard
se troue de planètes éraillées.


Résidence sur la Terre, Traduction de Bernardo Toro

LE PARESSEUX

[ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]
    PABLO NERUDA DANS LE KINÉTOSCOPE (VENDU SOUS LE NOM COMMERCIAL KINETOSCOPE PEEP SHOW MACHINE) EST L'UN DES PREMIERS APPAREILS DE VISUALISATION CINÉMATOGRAPHIQUE. PHOTO SARA FACIO

Continueront leurs voyages choses
de métal entre les étoiles,
monteront des gens exténués,
violenteront la douce lune
pour y fonder leurs pharmacies.

En ce temps de pleine vendange
le vin commence alors à vivre
de la mer à la Cordillère.
Au Chili dansent les cerises,
chantent les fillettes obscures
et dans les guitares l’eau brille.

Le soleil touche toute porte
et fait miracles de tout blé
le premier vin de teinte rosée,
il est doux comme un enfant tendre,
le second vin lui est robuste
comme la voix d’un marinier
le troisième vin est une topaze,
coquelicot et incendie.

Ma maison compte mer et terre
et ma femme a d’immenses yeux
couleur des noisettes sylvestres,
lorsque survient la nuit la mer
se pare de blanc et de vert
bientôt la lune dans l’écume
rêve en fiancée océane.

Je ne veux changer de planète.


extrait de "Elégie à Pablo Neruda"
Vaguedivague, 1958, Traduction de Louis Aragon revue par Mélina Cariz

dimanche 4 novembre 2007

NERUDA, L'INDIVISIBLE


[ Cliquez sur la flèche pour visionner la vidéo ]

À l’occasion du centenaire de la naissance de Pablo Neruda de nombreuses manifestations célèbrent la mémoire du poète un peu partout dans le monde.

Il est à regretter toutefois que le message que le poète s’est attaché à transmettre sa vie durant, nous parvienne, un siècle après sa naissance, si singulièrement brouillé, affadi, mutilé.

Attraction touristique ou simple faire valoir d’un pays à la recherche de figures triomphalistes, Neruda semble être devenu aujourd’hui  un produit d’exportation parmi d’autres, un produit dépouillé de ses «aspects troubles» et dûment adapté aux normes qui régissent aujourd’hui la circulation des marchandises et des idées.

La dimension politique de son œuvre, le combat social que le poète mena aux côtés des plus pauvres, semblent en effet heurter le discours dominant, et apparaissent comme autant de faux pas, d’errements, de zones d’ombre qu’il convient de passer sous silence afin de ne pas entacher la portée universelle de l’œuvre. Pour reprendre la formule lapidaire, et ô combien révélatrice, de l’ancien Président de la République du Chili, Ricardo Lagos : «Si la poésie le rendit immortel, la politique le rendit mortel.»

Faut-il rappeler que pour Neruda la poésie était dans son essence même politique, c’est-à-dire indéfiniment tournée vers les autres, et animée du même espoir «d’une vie plus humaine» ? Faut-il rappeler que la distinction entre poésie et politique était pour lui tout aussi dénuée de sens que celle qui oppose le «fond» et la «forme», l’ «âme et le corps» ?

Face à cette volonté d’épuration, à ce travail d’assainissement, il nous paraît essentiel de réaffirmer le caractère indivisible de l’œuvre et de la pensée de Neruda.


La politique n’est pas ce qui éloigne Neruda des sphères immortelles de la poésie, mais ce qui la prolonge jusqu’aux racines les plus profondes de notre être, au même titre que l’amour et les mille contingences biographiques, historiques, sociales auxquelles le poète, comme tout homme, est voué. C’est de cette source impure qu'émane sa poésie, et c’est parce qu’elle sait lui rester fidèle que chacun peut reconnaître en elle un écho de sa propre vérité mortelle, complexe, indivisible.

Inutile donc d’opposer l’auteur des Vingt poèmes d’amour à celui du Chant général, inutile d’oublier le sénateur et militant communiste au profit de l’aigle souverain qui «survole son pays» et «protège notre chemin». C’est le même homme, celui qui est capable de chanter les aspirations sociales d’un peuple avec les mots de l’amour et rendre le désespoir amoureux avec les mots de l’exil et de l’arrachement.


Association « Neruda Centenario »

samedi 3 novembre 2007

PABLO NERUDA BIOGRAPHIE

[ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]

PABLO NERUDA JEUNE, PHOTOGRAPHIE QUI APPARAÎT DANS « GENIO Y FIGURA DE PABLO NERUDA » ( GÉNIE ET FIGURE DE PABLO NERUDA ) DE MARGARITA AGUIRRE, EDITORIAL UNIVERSITARIA DE BUENOS AIRES, 1997.


Ricardo Eliecer Neftalí Reyes Basoalto a vu le jour le 12 juillet 1904 à Parral, petite ville au Sud du Chili. Très tôt, il adopte son pseudonyme Pablo Neruda pour cacher à son père cheminot ses aspirations poétiques. On suppose communément que le surnom est emprunté au poète tchèque Jan Neruda (1834-1891). Le poète raconte que, feuilletant un journal, il tomba sur ce nom et fut immédiatement frappé par sa beauté phonétique.

Cependant, il n'a jamais précisé la provenance exacte du surnom et a toujours gardé le secret. Selon le nerudiste Enrique Robertson, le poète serait tombé sur une partition musicale où apparaissent en couverture, les noms de la violoniste Norman Neruda et de Pablo de Sarasate. Le poète aurait donc composé son nom d'après cela. Son enfance est profondément marquée par la découverte et le contact étroit de la nature, dans les forêts profondes du Sud pluvieux.

De 1910 à 1920, il fréquente le lycée pour garçons à Temuco, en Araucanie, et il a comme professeur Gabriela Mistral qui l'encourage à écrire des poèmes. C'est à treize ans déjà qu'il publie ses premiers poèmes et textes en prose. En 1921 il se rend à Santiago où il poursuit ses études orientées vers l'enseignement de la langue et la littérature françaises ainsi que la pédagogie. Pablo Neruda veut devenir professeur de français. Le poète commence dès lors à se faire une renommée grâce à ses publications. Il publie son premier livre Crépusculaire (Crepusculario) à dix-neuf ans, un an avant Vingt poèmes d'amour et une chanson désespérée (Veinte poemas de amor y una canción desesperada).

© PHOTO - LUIS POIROT

En 1927, Neruda entre au service diplomatique et il devient consul à Rangoon, Colombo, Batavia, Calcutta et Buenos Aires. En 1935 il est consul en Espagne où il noue une amitié avec le poète Federico Garcia Lorca, qui aura une influence considérable sur sa vie et sur son œuvre; il côtoie également Rafael Alberti et Jorge Guillén. Après le coup d'État fasciste de Franco le 18 juillet 1935 et l'assassinat de son ami Garcia Lorca, la carrière poétique de Neruda prend une autre dimension. En effet, il prend conscience que la poésie peut incarner une arme dans le combat pour la justice. Neruda se fait alors l'avocat de la République espagnole. Le gouvernement chilien de Arturo Alessandri décide de fermer le Consulat du Chili à Madrid, Neruda se voit donc dans l'obligation de quitter la capitale espagnole à la fin de l'année 1936. En 1937 il publie L’Espagne au cœurEspaña en el corazón ). La même année, il fonde le « Comité hispano-américain pour le soutien à l'Espagne » à Paris.

En 1940, Neruda est nommé consul général au Mexique. On voit aisément l'influence exercée par la peinture des grands muralistes tels Orozco, Rivera et Siqueiros sur Le chant général (El canto general) qu'il compose à ce moment.

En 1945, le poète est élu sénateur des provinces minières du Nord du Chili et adhère au Parti communiste.

En 1946, Neruda prend la tête de la campagne électorale de Gabriel Gonzalez Videla qui s'avèrera être, après son élection, un dictateur violemment anti-communiste. Le poète répond par un discours au Sénat portant le célèbre titre J'accuse, d'Emile Zola. Les persécutions du président l'obligent alors à quitter le Chili et à se réfugier à l'étranger. Son exil le mènera en URSS, en Pologne, en Hongrie, en Italie mais aussi en Inde et au Mexique où paraîtra en 1950 son Chant général, œuvre immédiatement interdite au Chili.


En 1949, Neruda devient membre du Conseil mondial de la paix à Paris, et il obtient en 1950 le prix international de la paix avec Pablo Picasso. C'est à cette époque qu'il rencontre Matilde Urrutia, celle qui sera la femme de sa vie et qui lui inspire notamment La centaine d'amour (Cien sonetos de amor).


[ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]

PABLO NERUDA  PENSIF À ISLA NEGRA AU CHILI 1969. PHOTO  SARA FACIO. IMAGE RECADRÉE PAR ÉRIC ATLAN, POUR LE FILM « PABLO NERUDA » D’AMALIA ESCRIVA POUR UN SIÈCLE D'ÉCRIVAINS 

En 1965, Neruda est nommé « Doctor honoris causa » de l'université d'Oxford.

En 1969, le poète est désigné par le Parti communiste comme candidat aux élections présidentielles. Mais en janvier 1970, il retire sa candidature afin de permettre à un candidat unique de l'Unité Populaire, -à savoir Salvador Allende-, de se présenter. Après l'élection d'Allende en septembre 1970, Neruda accepte le poste d'ambassadeur en France.

Le 21 octobre 1971, Neruda obtient comme troisième écrivain d'Amérique latine, après Gabriela Mistral et Miguel Angel Asturias, la consécration du prix Nobel de littérature.
PABLO NERUDA, EN 1965
PHOTO UNIVERSITÉ D'OXFORD.
En 1972, Neruda prononce un discours devant le Pen Club International dénonçant le blocus américain contre le gouvernement de l'Unité Populaire au Chili. Le 20 novembre de la même année, le poète renonce à son poste et retourne au Chili avec Matilde où il est accueilli triomphalement par son peuple.

En 1973, le poète participe à la campagne pour les élections de mars en écrivant Incitation au nixonicide et éloge de la révolution chilienne (Incitación al nixonicidio y alabanza de la revolucion chilena).

Le 11 septembre 1973 un coup d'État militaire dirigé par Augusto Pinochet et soutenu par la CIA renverse le gouvernement de l'Unité Populaire. Allende meurt à la Moneda. La maison de Neruda à Santiago est saccagée et ses livres sont brûlés. Pablo Neruda suit son ami Allende dans la mort le 23 septembre à Santiago. Lors de ses obsèques, malgré une présence de l'armée, des chants révolutionnaires jaillissent de la foule et donnent lieu à la première manifestation de protestation contre la terreur dictatoriale.

La vie du poète semble donc indissociable de l'engagement politique qui a non seulement ponctué son existence mais surtout son œuvre. Neruda a mis son talent au service de la lutte sociale et de la justice, faisant preuve d'une grande générosité : « Je déclare ici que personne n'est passé près de moi qui ne m'ait partagé ». 
Mélina Cariz

vendredi 26 novembre 2004

« PABLO NERUDA, UN CHANT GÉNÉRAL POUR TOUTE L’HUMANITÉ »


L’association Neruda Centenario organisait, samedi 20 Novembre 2004, une journée d’hommage au poète chilien Pablo Neruda à l’espace Niemeyer, place du Colonel Fabien à Paris. Lors de l’inauguration, Jack Ralite a prononcé une allocution dont voici l’intégralité.
Par Jack Ralite,sénateur.
JACK RALITE

Voici donc le moment pour moi de dire, après d’autres, quelques mots affectueux sur Pablo Neruda. Mais comment ne pas trouver cela difficile tellement l’oeuvre de cet homme est multiple et d’une richesse exceptionnelle qui, à travers 43 recueils, a rencontré et touché le monde entier. Il y a une dimension hugolienne chez cet écrivain-poète, omnivore de sentiments, d’êtres, de livres, d’événements, de batailles, auteur éblouissant de l’Amérique latine, désirant tout étreindre du monde et des peuples qui l’habitent.

La première fois que je l’ai vu (je le lisais depuis longtemps), c’est le 19 juin 1970 aux obsèques d’Elsa Triolet, et je n’oublierai jamais les mots de son bel hommage à cette femme paraissant invulnérable. «Elle nous enseignait toujours la destruction du mensonge, et levant l’orgueil de son visage au-dessus de la haine pour nous dire la vérité, l’intelligence, le travail du constructeur.»

Neruda fut un constructeur, immensément. C’est cela, pour les cent ans qu’il aurait, que j’ai envie et le devoir sensible et impérieux d’évoquer, dans cet espace construit par Oscar Niemeyer, autre «Latino-américain» du monde, «autre frère farouche de la paix», comme disait Alberti, l’un des amis espagnols de Neruda.

Neruda, ce « professeur de vie », cette « guitare jamais tuée », ce pionnier (je le cite) « d’un monde à son aurore où le bâtisseur n’est pas encore prisonnier de ce qu’il construit, ni le producteur esclave de ce qu’il produit ». Construire, c’est sa grande et profonde continuité, sa continuité non continuiste, dans la vie et dans ses écrits, y compris quand tout «va mal» comme on dit. C’est dans le Chant général, cette oeuvre-vie, ce tumultueux fleuve intranquille, qu’il condense le mieux sa pensée :

« Ici, prend fin ce livre qui est né de la colère comme une braise, comme les territoires de forêts incendiées, et je désire que, tel un arbre rouge, il continue à propager sa flamme claire. Mais dans ses branches tu n’as pas trouvé que la colère ; si ces racines ont cherché la douleur, elles cherchèrent aussi la force, et je suis cette force de pierre pensive, cette joie de mains rassemblées.»

Neruda, dont la géographie et ses paysages nourrissant sa poésie s’appellent le Sud (la province de l’enfance à la nature sauvage), le Nord (la quotidienne victoire de l’ouvrier chilien sur la nature) et l’Océan (l’immensité horizontale du Pacifique), est un poète à l’extraordinaire diversité de registres. Notre ami Alain Sicard parle d’un lyrique amoureux, d’un barde malicieux, d’un satirique féroce, d’un méditatif, d’un chroniqueur avec humilité. Cet immense poète comme une plage sans limite entretint aussi un rapport avec le politique, l’idéologique et plus généralement l’histoire.

Pablo Neruda était communiste, mais comme Aragon, autre chantre du XXe siècle, autre homme des hauteurs, il avait et pratiquait, c’est leur honneur commun, ce que disait si bien le grand poète palestinien Mahmoud Darwich en 1997 : « Un poète peut tout exprimer, il faut néanmoins l’éloigner de tout ce qui le perturbe, l’éphémère, le conjoncturel, l’immédiat, l’inconsistant dans le réel. Je dis bien l’inconsistant et non sa pesanteur. Il ne faut jamais écrire à partir d’un sentiment de haine. Chaque poète porte le projet de construire une nouvelle genèse. » Cela se mêle d’ailleurs merveilleusement avec la monumentale et belle, et lucide, et salvatrice, et amoureuse préface de Julio Cortzar en 1958 à Résidence sur la terre.

Et Pablo Neruda qui a ramassé, ramassé pour lui, ramassé pour nous, a multiplié, pour parler comme Virgile, « les pierres vivantes de la construction humaine ». Pablo Neruda chercha toute sa vie des sentiers dans la brousse, des sentiers à frayer dont il n’existe que l’idée, dont aucun pas n’a encore fait espérer le tracé. Ce faisant, il avait une vie singulière. Il passait (je pille l’image à Joë Bousquet) une partie de son temps à « supprimer des impossibilités ».

Sur ces impossibilités, je voudrais d’une trace verbale nommer deux dates tenant une place décisive dans l’itinéraire Nerudien en enrichissant sa continuité.

1936. La guerre d’Espagne. Sa grande amitié avec Frederico Garcia Lorca. L’Espagne au coeur et le Chant général, son écho en américanité, l’avènement de tout un continent et le désir de tout cultiver, de tout dire, jusqu’à ces Odes élémentaires où se mêle la ferveur poétique de la patate, du savon, de la cuillère et de beaucoup d’autres choses très humbles. La TOTALITÉ.

1958. Après la rencontre d’amour fou avec Mathilde, c’est le choc, l’ébranlement du XXe Congrès du Parti communiste de l’Union soviétique et le retour à travers Vaguedivague à un moi quittant le narcissisme pour la remise en question. La diversité contradictoire.
Revenons aux impossibilités.

Un autre 11 septembre, en 1973 celui-, Pinochet s’empare du pouvoir et créé par le sang une dictature féroce. Quelques-uns osèrent avec un immense courage et une immense fidélité accompagner le corps de Neruda au cimetière de Santiago.

La terreur de Pinochet s’installait. La nuit tombait sur le Chili et, comme souvent dans ces moments tragiques de l’histoire, il y a un temps où les mots impuissance, fatalité, impossibilité prirent le dessus. Et bien non et j’en veux témoigner pour finir parce que j’ai vécu. C’est la création de « Chile Crea, encuentro internacional del arte, la ciencia, y la cultura por la democratia en Chile ». Cela a commencé par un nouage, une mêlée entre le Chili et la France, entre des artistes chiliens et des artistes français.

En novembre 1987 au Zénith, non loin d’ici, les États généraux de la culture lançaient devant 7 200 personnes la « Déclaration des droits de la culture » et la manifestation se terminant, le peintre José Balmès vint me voir et me dit : «Ce texte est beau et bon. Serais-tu d’accord que nous le fassions nôtre, au Chili. Il nous exprime fort bien.» J’acquiesçais. José Balmès rentra au Chili, téléphona à 12 intellectuels et artistes, leur proposant une conférence de presse s’appuyant sur ce texte. Premières réactions : «On risque l’arrestation.» Et l’ami José de répondre : «Si ce n’est pas moi alors qui? Si ce n’est pas maintenant alors quandLa conférence de presse eut lieu. «Chile Crea» fut créé. Et la semaine précédant le 14 juillet 1988, Santiago fut une ville aux 467 manifestations culturelles. J’y étais avec notre cher Sergio Ortega, auteur du fameux «El pueblo unido jamas sera vincido», cette sorte de «Liberté, égalité, fraternité» à la chilienne devenu un chant universel. Au Théâtre Baquedano, à l’université, à la Victoria, à la Vicaria, à l’Institut Alejandro Lipschutz à Florida, partout c’était la rencontre, le dialogue, l’en-commun se reconstruisant, le contact, le contrat, le croisement sans que pour autant cessent les manifestations, par exemple celle de la faim à quelques encablures de Baquedano, organisée par les habitants de la Victoria. Je me souviendrais toujours d’Eduardo Galeano disant au théâtre que les Chiliens refusaient «la médiocrité comme destin» et voulaient, disaient non à la peur, non à la peur de dire, à la peur de faire, à la peur d’être affectueux, « se compromettre avec la personne humaine». Il y eut aussi la manifestation non silencieuse au cimetière de Santiago où reposent Neruda et Mathilde, qu’il n’aimait « pas encore afin de l’aimer toujours », et encore la réunion dedans et dehors à la Maison de Neruda dont Alberti parlait si douloureusement en 1973 :

« Venez voir sa maison violée
ses portes et ses carreaux en miettes
venez voir ses livres en cendres
voir ses collections réduites en poussière
tandis que le sang coule encore
et toujours dans les rues
de loin, de très loin il m’envoyait des lettres
des cris d’exil, d’esseulement, d’angoisse par-dessus la mer. »

Voilà mes quelques mots, frères et amis de combat et d’espérance, en souvenir de l’avenir de Pablo Neruda dont l’action, ne cédant pas au désenchantement politique, fut toujours chaude, amoureuse, bagarreuse, rompant la nuit, ne postulant aucune hégémonie, déverrouillant demain, notre demain, où chacune, chacun doit pouvoir avoir de « nouveaux commencements ».

Allons, il m’est devoir, je ne dis pas de conclure, gardons-nous de tout achèvement, mais avant je veux nommer deux femmes que le Chili m’a fait bien connaître. Carmen Hertz, avocate intrépide des droits de l’homme, qui vint un temps à Aubervilliers, et Gloria Canales, militante, comédienne, qui vint quelques jours à Aubervilliers, aujourd’hui pédagogue dans l’extrême Sud de ce «sud du monde» comme disait Neruda. Je veux aussi saluer tous les «protagonistes populaires» que j’ai rencontrés -bas sous Pinochet et ici dans leur exil.

Oui, allons, laissons Pablo Neruda avoir le provisoire dernier mot. Il était communiste, ce mot trop souvent jeté aujourd’hui comme l’enfant avec l’eau du bain. Or dans communiste il y a commun. On ne peut vivre vraiment qu’en ayant un en-commun avec les autres. Une des tâches actuelles est de redéfinir cet en-commun, donc aussi quelque part de redéfinir communiste. Et si Neruda nous avait laissé une contribution ? Eh bien il l’a fait et je cède le micro à cet éclat du passé nérudien, à ce cadeau de pensée de Pablo Neruda :

« Je veux vivre dans un monde où il n’y aura pas d’excommuniés. Je n’excommunierai personne. Je ne dirai pas demain au curé de El Tabo : "Vous n’allez plus baptiser personne car vous êtes anticommuniste." Je ne dirai pas à l’autre : "Je ne vais pas publier votre poème, votre création, car vous êtes anticommuniste." Je veux vivre dans un monde où les êtres seront seulement humains, sans autre titre que celui-ci, sans être obsédés par une règle, par un mot, par une étiquette. Je veux qu’on puisse entrer dans toutes les églises, dans toutes les imprimeries. Je veux qu’on n’attende plus jamais personne à la porte d’un hôtel de ville pour l’arrêter, pour l’expulser. Je veux que tous entrent et sortent en souriant de la mairie. Je ne veux plus que quiconque fuie en gondole, que quiconque soit poursuivi par des motos. Je veux que l’immense majorité, la seule majorité : tout le monde, puisse parler, lire, écouter, s’épanouir. Je n’ai jamais compris la lutte autrement que comme un moyen d’en finir avec la lutte. Je n’ai jamais compris la rigueur autrement que comme un moyen d’en finir avec la rigueur. J’ai pris un chemin car je crois que ce chemin nous conduit tous à cette aménité permanente. Je combats pour cette bonté générale, multipliée, inépuisable. De toutes ces rencontres entre ma poésie et la police, de tous ces épisodes et d’autres que je ne vais pas raconter car ils sont identiques, et d’autres qui ne me sont pas arrivés personnellement mais que beaucoup de gens ont subis et ne pourront plus raconter, il me reste malgré tout une foi absolue dans le destin de l’homme, la conviction chaque jour plus consciente que nous approchons de la grande tendresse. J’écris ces lignes en sachant bien que sur nos têtes, sur toutes les têtes, plane le danger de la bombe atomique, de la catastrophe nucléaire qui ne laisserait personne, qui ne laisserait rien sur la terre. De toute façon, cela ne refroidit pas mon espoir. En cet instant critique, en ce clignotement d’agonie, nous savons que la lumière définitive entrera dans les yeux entrouverts. Nous nous comprendrons tous. Nous progresserons ensemble. Et cet espoir est irrévocable.»