Citation de Pablo Neruda

samedi 8 novembre 2008

LE LIVRE DES QUESTIONS

Isidro Ferrer, illustrateur de cette édition du Livre de Question
I

Pourquoi les énormes avions

ne promènent-ils leurs petits?

Quel est l'oiseau aux plumes jaunes

qui remplit le nid de citrons?

Pourquoi n'apprend-on aux hélicoptères

à butiner sur le soleil?

Où la pleine lune a-t-elle laissé

son sac nocturne de farine?

II

Si je suis mort sans l'avoir su,

à qui vais-je demander l'heure?

Où donc, en France, le printemps

puise-t-il tant et tant de feuilles?

Où un aveugle peut-il vivre,

harcelé par un vol d'abeilles?

Si le jaune un jour disparaît

avec quoi ferons-nous le pain?

III

Dis-moi, la rose est-elle nue

ou n'a-t-elle que cette robe?

Pourquoi les arbres cachent-ils

l'éclat somptueux de leurs racines?

Qui tend une oreille aux remords

de l'auto, cette criminelle?

Est-il plus triste chose au monde

qu'un train arrêté sous la pluie?

IV

Combien le ciel a-t-il d'églises?

Pourquoi le requin ne mord-il

les sirènes si effrontées?

La fumée parle-t-elle aux nuages?

Est-il vrai qu'il faut arroser

l'espoir avec de la rosée?

Isidro Ferrer, illustrateur de cette édition du Livre de Question

V

Qu'abrites-tu là sous ta bosse?

dit le chameau à la tortue.

La tortue lui a répondu :

Et toi, que dis-tu aux oranges?

Un poirier a-t-il plus de feuilles

qu'A la Recherche du temps perdu?

Pourquoi, se sentant jaunissantes,

les feuilles se suicident-elles?

VI

Pourquoi le chapeau de la nuit

vole-t-il avec tant de trous?

Que raconte la vieille cendre

quand elle marche auprès du feu?

D'où vient que les nuages qui pleurent

tant, se font de plus en plus gais?

Pour qui flambent les gynécées

du soleil ombreux de l'éclipse?

Combien le jour a-t-il d'abeilles?

VII

La paix de la colombe est-elle paix?

Le léopard fait-il la guerre?

Pourquoi le maître enseigne-t-il

la géographie de la mort?

Qu'arrive-t-il aux hirondelles

qui sont en retard au collège?

Est-il vrai qu'elles distribuent

à travers ciel des lettres transparentes?

VIII

Quel dard irrite les volcans

qui crachent feu, froid et fureur?

Et pourquoi Christophe Colomb

n'a-t-il pu découvrir l'Espagne?

Combien de questions dans un chat?

Les larmes qu'on ne verse pas

attendent-elles en petits lacs?

Ou seraient-elles des rivières

coulant cachées vers la tristesse?

IX

Est-ce le soleil d'hier?

Ou le feu de son feu est-il autre?

Comment rendre grâce aux nuages

pour cette abondance éphémère?

D'où viennent-elles, les nuées

avec leurs sacs noirs de sanglots?

Où sont-ils, ces noms délicieux

comme des galettes d'antan?

Où sont parties les Donaldas,

les Clorindas et les Edwiges?

Isidro Ferrer, illustrateur de cette édition du Livre de Questions

X

Que penseront de mon chapeau,

d'ici cent ans, les Polonais?

Que diront de ma poésie

ceux qui n'ont pas touché mon sang?

Comment mesure-t-on l'écume

qui glisse hâtive de la bière?

Que fait une mouche en prison

si c'est un sonnet de Pétrarque?

XI

Jusqu'à quand parleront les

autres si nous avons déjà parlé?

Et que dirait José Marti

du magister Marinello?

Combien d'années compte Novembre?

Que continue donc à payer

l'Automne avec ses liasses jaunes?

Quel nom porte-t-il, ce cocktail

qui mélange éclairs et vodka?

XII

Et à qui le riz sourit-il

de ses dents blanches, infinies?

Pourquoi, dans les époques noires,

se sert-on d'une encre invisible?

Sait-elle, la beauté de Caracas,

combien la rose a de jupons?

D'où vient que les puces me piquent,

et les adjudants littéraires?

XIII

Est-il vrai que l'Australie seule

a des caïmans voluptueux?

Comment, sur l'arbre, les oranges

partagent-elles le soleil?

Était-ce d'une bouche amère

que provenaient les dents du sel?

Est-il vrai que sur ma patrie

plane, la nuit, un condor noir?

XIV

Et les rubis, qu'auront-ils dit

en voyant le jus des grenades?

Pourquoi jeudi ne se persuade

de succéder à Vendredi?

Quels sont-ils, ceux qui ont crié

de joie lorsque le bleu est né?

Pourquoi la terre est-elle triste

quand apparaissent les violettes?

XV

Est-il donc vrai que se prépare

la mutinerie des gilets?

Pourquoi le Printemps à nouveau

offre-t-il ses vêtements verts?

Pourquoi voit-on l'agriculture

rire des pleurs pâles du ciel?

Qu'a fait pour se retrouver libre

la bicyclette abandonnée?

XVIII

Comment le raisin a-t-il ouï

la propagande de la grappe?

Sais-tu s'il est plus difficile

de grener ou de s'égrener?

Vivre sans enfer est néfaste :

ne pouvons-nous le reconstruire?

Et placer le triste Nixon

cul sur les flammes du brasier?

En le brûlant à petit feu

au napalm nord-américain?

XIX

A-t-on compté l'or que possède

le territoire du maïs?

T'a-t-on dit que la brume est verte,

à midi, en Patagonie?

Qui chante là, au fond de l'eau,

dans la lagune abandonnée?

De quoi rit-elle, la pastèque

au moment où on l'assassine?

Isidro Ferrer, illustrateur de cette édition du Livre de Questions

XX

Est-il vrai que l'ambre contient

les pleurs versés par les sirènes?

Comment s'appelle cette fleur

qui vole d'un oiseau à l'autre?

Ne vaut-il mieux jamais que tard?

Et pourquoi le fromage a-t-il

pour ses exploits choisi la France?

XXI

Et quand on fonda la lumière

fut-ce bien au Venezuela?

Où est le centre de la mer?

Pourquoi les vagues n'y vont-elles?

Est-il sûr que ce météore

naquit colombe d'améthyste?

Puis-je demander à mon livre

s'il est vrai que je l'ai écrit?

XXII

Amour, amour, si lui si elle

ne sont plus, où sont-ils allés?

Hier, ai-je dit à mes yeux,

hier, quand nous reverrons-nous?

Et quand le paysage change,

est-ce tes mains ou bien tes gants?

Lorsque chante le bleu de l'eau

que fleure la rumeur du ciel?

XXIII

Se mue-t-il en poisson volant,

le papillon lorsqu'il transmigre?

En ce temps-là n'était-il pas

vrai que Dieu vivait sur la lune?

Quelle couleur a le parfum

du sanglot bleu des violettes?

Un jour a combien de semaines?

Un mois, combien a-t-il d'années?

XXIV

Quatre est-il quatre pour chacun?

Tout sept est-il égal à l'autre?

Quand un prisonnier pense au jour,

est-ce bien celui qui t'éclaire?

As-tu songé à la couleur

que prend Avril pour les malades?

Quelle monarchie d'Occident

arbore un drapeau de coquelicots?

XXV

Pourquoi, pour attendre la neige,

la futaie se met-elle nue?

Et comment savoir qui est Dieu

parmi les Dieux de Calcutta?

Et pourquoi tous les vers à soie

vivent-ils si déguenillés?

Pourquoi le cœur de la cerise

est-il si dur en sa douceur?

Est-ce parce qu'il doit mourir

ou parce qu'il doit subsister?

XXVI

Ce Sénateur grave et guindé

qui me prétendait châtelain

a-t-il croqué, neveu aidant,

la crêpe de l'assassinat?

Qui le magnolier trompe-t-il

avec son parfum de citrons?

Où l'aigle pose-t-il sa dague

quand il se couche dans un nuage?

XXVII

Ne seront-ils pas morts de honte

ces trains qui se sont fourvoyés?

Qui a jamais vu l'aloès?

Où les a-t-on plantés, les yeux

du camarade Paul Éluard?

- Acceptez-vous quelques piquants?

a-t-on demandé au rosier.

XXVIII

Pourquoi les vieux n'évoquent-ils

ni les dettes ni les brûlures?

Le parfum de la jeune fille

surprise alors était-il vrai?

Pourquoi les pauvres cessent-ils

de comprendre, à peine enrichis?

Où trouver une cloche qui

tintera au fond de tes rêves?

XXIX

Quelle distance en mètres ronds

sépare soleil et oranges?

Qui donc réveille le soleil

quand il dort sur son lit brûlant?

La terre chante-t-elle comme

un grillon dans le chœur céleste?

La tristesse est-elle si vaste,

si ténue, la mélancolie?

Isidro Ferrer, illustrateur de cette édition du Livre de Questions

XXX

En écrivant son livre bleu

Rubén Dario n'était-il vert?

Rimbaud n'était-il écarlate? Gôngora, couleur de violettes?

Et Victor Hugo, tricolore?

Et moi, tout de jaune rayé?

Se groupent-ils, les souvenirs

de tous les pauvres des villages?

Et dans un coffre minéral

le riche a-t-il rangé ses rêves?

XXXI

Qui interroger sur ce que

je suis venu faire en ce monde?

Pourquoi me mouvoir malgré moi,

pourquoi ne puis-je être immobile?

Pourquoi rouler ainsi sans roues

et voler sans ailes ni plumes,

et qui m'a poussé vers ailleurs

si mes os vivent au Chili?

XXXII

S'appeler Pablo Neruda,

y a-t-il plus sot dans la vie?

Qui, dans le ciel de Colombie,

collectionnera les nuages?

Pourquoi choisit-on toujours Londres

pour les congrès de parapluies?

La reine de Saba

avait-elle un sang amarante?

Les pleurs versés par Baudelaire

quand il pleurait étaient-ils noirs?

XXXIII

Et pourquoi le soleil est-il un si mauvais ami

pour le voyageur du désert?

Et pourquoi le soleil est-il si sympathique

dans le jardin de l'hôpital?

Oiseaux ou poissons, que retient

la lune au creux de ses filets?

Est-ce là où on me perdit

que j'ai fini par me trouver?

XXXIV

Dans les vertus oubliées, puis-je

me tailler un costume neuf?

Pourquoi les plus belles rivières

sont-elles allées couler en France?

Pourquoi la nuit de Guevara

ne s'aube-t-elle en Bolivie?

Là-bas, son coeur assassiné

recherche-t-il ses assassins?

Et le raisin noir de l'exil

n'a-t-il d'abord un goût de larmes?

XXXV

Notre vie n'est-elle un tunnel

entre deux clartés imprécises?

Ou serait-elle une clarté

entre deux triangles obscurs?

Ou la vie est-elle un poisson

prédisposé à être oiseau?

La mort, est-ce de ne pas être,

ou d'être des corps dangereux?

XXXVI

La mort est-elle au bout du compte

une cuisine interminable?

Que feront tes os disloqués,

quêteront-ils encor ta forme?

Ta destruction se fondra-t-elle

en autre voix et autre jour?

Dans les chiens et les papillons

y aura-t-il tes propres larves?

XXXVII

Verra-t-on naître de tes cendres

des Tchèques ou des tortues de mer?

Embrasseras-tu des oeillets

avec d'autres lèvres futures?

Mais sais-tu d'où provient la mort :

Est-ce d'en haut? Est-ce d'en bas?

Est-ce des murs ou des microbes?

Est-ce de l'hiver ou des guerres?

XXXVIII

Ne crois-tu pas que la mort vit

dans le soleil d'une cerise?

Le printemps ne peut-il aussi

te tuer par un de ses baisers?

Crois-tu que le deuil anticipe

le drapeau de ta destinée?

Vois-tu dans la tête de mort

ta souche au tas d'os condamnée?

XXXIX

Ne sens-tu aussi le danger

dans le fou rire de la mer?

Ne vois-tu dans la soie sanglante

du coquelicot, une menace?

Ne vois-tu pas que le pommier

fleurit pour mourir dans la pomme?

Ne pleures-tu, parmi les rires,

près des bouteilles de l'oubli?

Le livre des questions, p 145. Editions Gallimard, 1979,

Traduction de Claude Couffont

dimanche 2 novembre 2008

ANATOLE FRANCE

Timbre Poste 1937. Au profit des Chômeurs intellectuels. Anatole France (1844-1924). N° Yvert 343. 30c+10c



Anatole FRANCE 1844-1924

Adaptées pour la télévision, entrées dans la collection de la Pléiade, les œuvres d'Anatole Thibault, dit France, attirent de nouveau l'attention. Elles permettent de revivre un grand morceau de l'histoire française, tout en posant des questions devenues très pressantes pour nous. On aima leur humour et leur élégance, dont on retrouve actuellement les mérites.

1. Une jeunesse difficile

À la différence de la plupart de nos écrivains, Anatole France n'a pas reçu la culture comme un dû. Son père, paysan illettré jusqu'à vingt ans, devint un grand spécialiste de la Révolution française ; mais sa culture demeura lacunaire. Situation très particulière que celle du jeune Anatole : il grandit dans la librairie « France » (le nom fut pris par son père), au milieu des documents rares ; mais il connaît une vie étroite et gênée, et bientôt l'amertume d'être méprisé par ses riches camarades du collège Stanislas. Sa scolarité, traversée de quelques réussites, est en général médiocre. Mais il acquiert grâce à la librairie une culture très personnelle sur la Révolution, sur l'occultisme et sur la latinité tardive, dont il est aisé de saisir l'importance pour son œuvre. Les livres ont pour ce solitaire une présence charnelle autant qu'intellectuelle. La bibliothèque est un lieu d'élection de ses romans, qui nous présentent souvent des personnages d'érudits, Bonnard, Coignard, Bergeret. Mais ces personnages, sans cesse poussés par l'amour ou par la politique, nous montrent bien aussi que France mesure les limites d'un monde uniquement livresque. Les humiliations ressenties dans son enfance sont pour beaucoup dans cette attitude, ainsi que les déboires amoureux du jeune homme. Il fut repoussé par la comédienne Élise Devoyod, par une jeune fille qui entra au couvent, par d'autres encore. Voilà de quoi revenir sur quelques jugements bien hâtifs concernant l'écrivain. Auteur d'autobiographies charmantes ? Mais si, dans Le Livre de mon ami ou La Vie en fleur, nous lisons des témoignages authentiques sur l'amour que France portait à sa mère ou à Paris, les blessures sont cachées systématiquement, et l'enfance n'est si délicieuse que parce qu'elle est fabriquée. À l'inverse, Les Désirs de Jean Servien nous en présente une version noircie, qui force sur l'amertume. France, homme léger, changeant? Mais le personnage de la comédienne aimée vers 1860 traverse son œuvre. En 1904 il prend encore, sur elle, dans Histoire comique, une revanche imaginaire ! L'anticléricalisme constant de France plonge lui aussi ses racines dans sa vie personnelle, alors qu'il se justifie philosophiquement par une étude de Renan, Taine et Darwin.

2. Le « dilettante »

Ne méconnaissons pas l'importance, dans la formation de France, des sceptiques grecs, des libertins ou de Voltaire. Mais c'est surtout à l'école des penseurs modernes qu'il se forme, pour proclamer l'exigence du libre exercice de la raison, la nécessité de séparer le spirituel du temporel, et l'intérêt qu'il faut porter à une science qui replace l'homme dans la nature : au plus haut degré certes de l'échelle actuelle des êtres, mais voué à la lutte pour la vie, et enfermé dans les limites de ses sens. Pessimisme fondamental, opposé aux doctrines de Rousseau et de ses disciples ; dans notre pensée imparfaite réside pourtant notre dignité. Telle est la doctrine que France met au point dans les articles grâce auxquels il gagne sa vie jusqu'à trente ans passés, et qui importe plus que son opposition passagère au second Empire. Pas plus que celui de Renan, on n'évalue justement le « dilettantisme » de France si l'on n'aperçoit les fermes convictions sur lesquelles il repose, sous des dehors d'autant plus ondoyants que France est non pas un philosophe, mais un artiste. Un poète tout d'abord : le succès du prosateur a fait oublier que, jusqu'à trente-deux ans, l'écrivain a fait partie de l'école parnassienne, dans la mouvance de Louis Ménard. Il marque une préférence, destinée à un long avenir, pour les époques ambiguës, où paganisme et christianisme s'interpénètrent. Devenu un jeune maître après des débuts difficiles, il exclut du Parnasse contemporain Verlaine et Mallarmé. Déplaisant épisode dont se souviendra Valéry, mais auquel il convient de rendre ses proportions : France allait se réconcilier avec Mallarmé, et devenir, dans les années 1880, l'un des artisans de la fortune littéraire de Verlaine...

De 1877 à 1888 environ, France est tenté par une installation conformiste dans la société et dans la littérature. Il devient sous-bibliothécaire au Sénat, se marie, fait son chemin dans les salons. Le Crime de Sylvestre Bonnard le pose comme un ennemi des naturalistes ; Le Livre de mon ami est bien accueilli. En 1887, l'écrivain devient titulaire de la chronique de « La Vie littéraire », dans Le Temps. C'est le sommet de sa déjà longue carrière de critique. Opposé à tout dogmatisme, il convie son lecteur à des promenades nonchalantes d'allure, mais plus balisées qu'il ne semble. Ce journal de bord, qui n'a pas été entièrement repris en volumes, exprime un art de vivre voluptueux et inquiet. France est prompt aux interrogations : qu'est-ce que l'histoire ? où va le monde moderne, si angoissé ? le Moi peut-il trouver une unité ? Il s'interroge lui-même, et il évolue : il se rapproche des symbolistes ; il écrit dès 1892 l'éloge de Zola, qu'il avait tant attaqué. Enfin, très attentif à son temps, il s'alarme de la crise d'âme que traverse la France. Son apaisement n'a donc été que passager.

Portrait d’Anatole France par Théophile Alexandre Steinlen (1859 - 1923)



3. L'anticonformiste

Cet apaisement fait place à des mises en cause d'autant plus violentes que les premiers temps de la liaison commencée en 1888 avec Mme de Caillavet sont ceux d'un épanouissement charnel, et des affres de la jalousie. Le Lys rouge en donne une transposition qui a pu paraître trop mondaine ; France y parle, en 1893, d'un amour qui a déjà perdu sa première force. C'est ailleurs qu'on en peut trouver de puissants témoignages. La correspondance des amants masochistes permet de juger combien les personnages de Thaïs et de Jahel doivent à Mme de Caillavet, mais aussi combien toute la vision du monde exposée dans Thaïs et La Rôtisserie de la reine Pédauque est tributaire d'Éros, sans cesse uni à Thanatos. Vision païenne : les forces du désir sont les seules bonnes ; mais elles sont en butte aux hasards absurdes de cette terre, et à la mort. Des simples comme Thaïs ou Jacques Tournebroche peuvent trouver le bonheur, mais jamais les raffinés, les lucides comme Nicias ou Jérôme Coignard. L'aisance de l'écrivain, l'allure pittoresque de La Rôtisserie, qui transpose au XVIIIe siècle l'occultisme à la mode, ne doivent pas tromper. Il y a là, comme dans Le Jardin d'Épicure, un malaise existentiel.

L'anticonformisme de ces livres est visible. La querelle née autour du Disciple de Bourget, en 1889, contribue à précipiter France, contre Brunetière, dans le camp des adeptes du libre examen, et d'une science conçue comme relative, mais irremplaçable pour notre esprit. Depuis longtemps, France médite sur les faux témoignages de l'histoire pris en compte par notre crédulité. Jeanne d'Arc, dont l'inspiration est discutée par lui, apparaît dès 1876 dans ses écrits. On connaît le beau conte de L'Étui de nacre (1892) où Ponce Pilate est présenté comme un haut fonctionnaire, probe et malheureux, qui a tout oublié de Jésus. Impostures de l'histoire, impostures de l'actualité : le scandale de Panamá révèle en 1893 qu'on a demandé un faux témoignage à la femme d'un suspect. France n'avait jamais jusqu'alors laissé affleurer la politique dans son œuvre publiée. Maintenant, porté par sa vieille obsession, il se lance dans la lutte : Les Opinions de M. Jérôme Coignard sur les affaires de ce temps mettent en cause, de proche en proche, à travers une transposition transparente, toutes les institutions contemporaines. France ne croit pas à l'efficacité d'une éventuelle révolution, mais il est désormais âprement réformiste. Il y paraît même dans son discours de réception à l'Académie française, en 1896. France académicien : le très actif salon de Mme de Caillavet a servi ses ambitions littéraires. On y rencontre le jeune Marcel Proust, qui doit beaucoup à France pour la formation de sa pensée, et qui va lui aussi être dreyfusard.

France est le seul académicien qui se soit violemment déclaré en faveur de Dreyfus. On voit bien que ce n'est pas là l'effet d'une conversion soudaine. Quand, ayant entrepris des nouvelles sur la France du ralliement, nommées « Histoire contemporaine », l'écrivain a connaissance de cette énorme affaire de faux, il prend parti avec courage et générosité, mais tout en suivant la pente de ses anciennes méditations. M. Bergeret devient son porte-parole dans le roman désormais paru semaine après semaine, en feuilletons d'actualité. Ce qui est vrai, c'est que l'Affaire précipite France dans une action devant laquelle il hésitait encore. Devenu l'ami de Jaurès, il milite à ses côtés, appelle à combattre pour l'avènement du socialisme, tout en exprimant pleinement son anticléricalisme contre une Église en majorité antidreyfusarde. Ces deux positions paraissent conciliables pendant la période du « combisme », durant laquelle France fut l'écrivain officiel de la séparation de l'Église et de l'État.

Mais, bientôt, les anciens compagnons de lutte de l'Affaire s'opposent. France, tout en demeurant le militant d'une cause qu'il estime juste, va exprimer dans ses livres doutes et amertumes. Sur la pierre blanche (1905) admet la possibilité d'une société socialiste, du reste toujours soumise aux fatalités de la nature. L'Île des pingouins (1908) présente au contraire une vision désabusée, chaotique, de l'histoire, et l'hypothèse que notre civilisation parvenue à son absurde apogée se détruira elle-même. Les années qui précèdent la guerre voient évoluer l'esprit public d'une manière contraire aux vœux de France. Il traverse en outre une grave crise personnelle après son voyage en Argentine et la mort en 1910 de Mme de Caillavet désespérée par son infidélité. C'est alors qu'il publie le très beau roman Les dieux ont soif (1912), qui, à travers une reconstitution de la vie parisienne sous la Terreur, montre qu'à vouloir gouverner les hommes par des idées on en vient à une monstrueuse oppression de la parole non fondée. La Révolte des anges (1913), qui transpose l'actualité en opéra bouffe, proclame qu'il n'y a pas de vrai changement sans une bien hypothétique conversion intérieure, une révolution morale. Romans d'un art de vivre menacé, peut-être même miné... Cette période est celle du déchirement.

La guerre éclate. Ayant déclaré qu'il espérait, après la victoire française, une réconciliation des peuples, France reçoit de telles menaces qu'il écrit une palinodie, puis se tait. Ses lettres montrent son désarroi. Après la guerre, il se reprend à espérer un changement de société ; s'il se refuse à prendre parti entre socialistes et communistes, il se tourne avec faveur vers la jeune révolution russe, jusqu'au premier des « grands procès » politiques, en 1923. Il s'élève contre lui : toujours, donc, l'exigence d'un examen personnel, qui lui vaut bien des attaques ! Il n'en est pas moins considéré par beaucoup, en cet après-guerre, comme le plus grand des écrivains français. Réputation consacrée en 1921 par le prix Nobel. Des obsèques officielles lui sont faites en 1924, le Cartel des gauches étant au pouvoir. Mais cette célébrité porte ombrage à plus d'un. D'autre part, il apparaît à juste titre comme un porteur éminent des valeurs de l'humanisme, qu'on veut croire dépassées. Cela explique et le pamphlet des surréalistes, et la désaffection de beaucoup d'intellectuels.

Les raisons contingentes de cette désaffection se sont éloignées, et nous avons connu trop de situations d'urgence pour que la méditation constante de France sur la nature et les périls du pouvoir ne nous semble pas singulièrement actuelle. Il a pratiqué sans cesse le « scepticisme » au sens philosophique, c'est-à-dire l'examen lucide de toutes les faces d'un problème. Cette attitude n'exclut pas les prises de parti ; elle les relativise, et les remet toujours en question. Elle n'est pas une attitude de facilité. On aimera chez France un écrivain très ouvert à son temps, sur le qui-vive, dans des limites qu'il refusa de transgresser : celles de l'humaine raison. On aimera encore, certains aimeront surtout, l'artiste très raffiné, le créateur de personnages qui resteront (et d'un mot : Trublion ...), l'écrivain au style pur et au rythme personnel. Ce sont des qualités qui attirèrent vers son œuvre Jules Renard, Huxley, Queneau et Supervielle.

Marie-Claire BANCQUART
ancienne élève de l'Ecole normale supérieure, agrégée de lettres, docteur ès lettres, professeur de littérature à l'université de Paris IV-Sorbonne




A. FRANCE, Œuvres complètes, Cercle du bibliophile, Paris, 1977 ; Trente ans de vie sociale, éd. C. Aveline et H. Psichari, Émile-Paul et Cercle du bibliophile, Paris, 1949-1969 ; Œuvres, éd. M.-C. Bancquart, Bibliothèque de la Pléiade, 4 vol., Gallimard, Paris, à partir de 1984 ; Les Carnets intimes d'Anatole France, éd. Carias, Émile-Paul, 1946 ; Anatole France et Mme de Caillavet, lettres intimes 1888-1889, éd. J. Suffel, Nizet, Paris, 1984 ; Une correspondance inédite (1913-1917), Société Anatole France, 1992.
Anatole France au passé et au futur, Actes du colloque 1977, dans Le Lys rouge, bulletin de la Société Anatole France, fondé en 1932, que l'on consultera avec fruit
J. AXELRAD, Anatole France. A Life Without Illusions, Harper & Bros, New York-Londres, 1944
M.-C. BANCQUART, Anatole France polémiste, Nizet, 1963 ; Anatole France, un sceptique passionné, Calmann-Lévy, Paris, 1984
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J. LEVAILLANT, Les Aventures du scepticisme. Essai sur l'évolution intellectuelle d'Anatole France, Armand Colin, Paris, 1966
G. MICHAUT, Anatole France. Étude psychologique, Fontemoing, Paris, 1922
M. SACHS, Anatole France, The Short Stories, Arnold, Londres, 1974
J. SUFFEL, Anatole France, Le Myrte, Paris, 1946 ; Anatole France par lui-même, Seuil, Paris, 1954
G. TODISCO, Anatole France, littérature et engagement, Antonio Lalli, Poggibonsi, 1974
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L. B. WALTON, Anatole France and the Greek World, Duke Univ. Press, Durham, 1950.

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