Diaporama de Pablo Neruda.
Traitement des images, restauration, Guy Desmurs

Citation de Pablo Neruda

mercredi 15 octobre 2008

NANCY CUNARD LA SCANDALEUSE

 NANCY CUNARD PAR MAN RAY 
Inversement, Aragon fut-il l'homme le plus aimé de la blonde, mince, belle et irrésistible Anglaise? La concurrence fut innombrable. Décidait-elle de s'emparer d'un homme? Aucun ne résistait. Elle collectionna les amants comme elle collectionnait les bracelets d'ivoire. Une photographie célèbre, signée de Man Ray, datée de 1926, la représente les bras couverts de plus d'une vingtaine de ces bracelets africains. La photo illustre la couverture de la biographie que lui consacre l'excellent historien des lettres François Buot (Crevel, Tristan Tzara, Grasset). Oui, il pense qu'Aragon est resté jusqu'à la fin l'homme tant et si mal aimé, admiré et regretté plus que tout autre.

Dans son livre érotique Le Con d'Irène, Aragon a mis beaucoup d'elle. À Venise, en proie à la jalousie, il fit une tentative de suicide. Elle lui avait préféré, un soir, un pianiste noir américain, Henry Crowder, celui qui deviendra son autre grand et tumultueux amant. C'est que Nancy Cunard n'était pas femme "à transiger avec son désir". Toute sa vie, elle n'a transigé sur rien. Frêle, c'était une force de la nature. L'alcool, la nouba, les nuits blanches, les excès en tout genre semblaient n'avoir pas de prise sur elle. Elle portait toujours beau et chic. Vieillissante, elle continuait d'impressionner et de séduire, même des jeunes gens en âge d'être ses fils.


« LE CON D'IRÈNE ». ILLUSTRATION
EAU-FORTE D'ANDRÉ MASSON.
Quelle énergie, il est vrai ! Une tornade, un maelström. Toujours en mouvement. François Buot n'est pas sans mérite de l'avoir suivie, dans certaines périodes plus folles que d'autres, au jour le jour. Imprévisible, épuisante, rebelle, sauvage, indomptable. Libre et révolutionnaire. Prenant tous les risques pour se libérer des conventions et faire avancer ses idées. Comme, par exemple, écrire un pamphlet féroce contre sa mère, lady Cunard, une Américaine qui avait épousé sir Bache Cunard, le richissime petit-fils du fondateur des célèbres lignes de bateaux. Elle régnait à Londres sur le grand genre anglais alors que sa fille, à Paris, ville entre les deux guerres en pleine effervescence artistique, fréquentait les poètes surréalistes, les musiciens de jazz, Cocteau, Drieu, Beckett, Nijinski, Rubinstein, les Fitzgerald, et cent autres écrivains et artistes dans la famille desquels elle était entrée en publiant plusieurs recueils de poésie et en éditant elle-même les livres qui lui plaisaient.

Avec les années, loin de s'assagir, Nancy se radicalise. "Vivre sans passion, sans coup de folie, écrit François Buot, est pour elle totalement inconcevable." Sans compter qu'elle est de plus en plus indignée par l'injustice, le colonialisme, le racisme. Elle s'affiche à Londres avec son pianiste noir, ce qui crée un scandale d'autant plus retentissant que lady Cunard est furieuse, qu'elle est la risée de la gentry et que sa fille l'accuse publiquement d'être raciste. Nancy est tellement convaincue que la condition des Noirs, surtout en Amérique, est ignominieuse, qu'elle entreprend un ouvrage collectif sur la culture nègre. Sa force de conviction et de travail fait merveille. Elle n'hésite pas à s'installer à Harlem, ce qui déclenche un autre scandale. Il faudra insister beaucoup pour la dissuader de voyager dans le sud des Etats-Unis. Elle se contentera de Cuba et de la Jamaïque. Énorme ouvrage, la Negro Anthology aura un retentissement considérable.

Voilà un livre de combat qui aurait dû plaire aux Soviétiques. Mais Nancy, de naissance et de moralité suspectes, est bien trop incontrôlable pour ne pas susciter la méfiance des camarades. Déçue par Moscou, elle garde néanmoins la foi communiste.

Et, en juillet 1936, quand la guerre civile éclate en Espagne, elle quitte la France - Paris, la Normandie et le Périgord auront été les lieux de résidence favoris de cette nomade de l'amour et des luttes - pour rejoindre Barcelone la républicaine. Elle est devenue reporter et s'engage auprès des intellectuels antifascistes. Parmi eux Pablo Neruda. Dont elle tombe amoureuse et qu'elle ira, plus tard, visiter au Chili.

Nancy Cunard est morte le 16 mars 1965, dans une salle commune de l'hôpital Cochin. On l'avait ramassée dans la rue, effroyablement maigre, l'esprit en déroute. Entre-temps... Plus de place pour raconter les vingt-cinq dernières années, les vingt premières non plus, de cette femme inouïe, fascinante, frénétiquement de son siècle. Lisez François Buot, sa dernière conquête, pour en savoir plus. 


Par Bernard PIVOT

Nancy Cunard, de François Buot, Pauvert, 450 p., 24 euros.

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