Citation de Pablo Neruda

jeudi 15 novembre 2007

NERUDA DANS L'ENCYCLOPÆDIA UNIVERSALIS




En 1968, Pablo Neruda est l'un des poètes les plus célèbres du monde. Ses livres sont partout traduits et ses œuvres complètes, en deux volumes, rééditées pour la troisième fois à Buenos Aires. La consécration ne tarit point sa veine poétique : sept recueils, publiés de son vivant, et huit posthumes (auxquels s'ajoute une autobiographie) seront conçus entre 1968 et 1973.

Auprès de Gabriela Mistral, de César Vallejo, de Nicolas Guillén, le Chilien Pablo Neruda représente une des voix les plus prestigieuses de la poésie contemporaine d'Amérique latine. Dans Le Chant général, son chef-d'œuvre, il a su, dépassant le cadre étroit de son pays, devenir le chantre de tout un continent. Poète romantique, poète surréaliste, poète épique ou simple poète des choses quotidiennes, Neruda a été tout cela successivement. Une œuvre abondante, puissante et tourmentée illustre, au gré des événements personnels ou politiques, une inspiration et une sensibilité de visionnaire. Neruda n'a jamais démenti ce portrait incisif que Federico García Lorca donnait de son ami, en décembre 1934, lors d'un récital à l'université de Madrid: «Je vous dis de vous disposer à entendre un poète authentique, de ceux dont les sens sont apprivoisés à un monde qui n'est pas le nôtre et que peu de gens perçoivent; un poète plus proche de la mort que de la philosophie, plus proche du sang que de l'encre; un poète plein de voix mystérieuses que lui-même, heureusement, ne sait pas déchiffrer; un homme véritable qui sait bien que le jonc et l'hirondelle sont plus éternels que la joue dure de la statue.»

En 1968, Pablo Neruda est l'un des poètes les plus célèbres du monde. Ses livres sont partout traduits et ses œuvres complètes, en deux volumes, rééditées pour la troisième fois à Buenos Aires. La consécration ne tarit point sa veine poétique: sept recueils, publiés de son vivant, et huit posthumes (auxquels s'ajoute une autobiographie) seront conçus entre 1968 et 1973.

Pablo Neruda

Le poète chilien Pablo Neruda (1904-1973). Il est nommé ambassadeur du Chili à Paris en 1970, et reçoit le prix Nobel de littérature en 1971.

Tous les thèmes antérieurs réapparaissent dans les nouveaux poèmes, selon des perspectives différentes toutefois; le regard et le ton ont changé, la méditation se fait plus grave, l'écriture s'est dépouillée: atteint par une grave maladie, Neruda sait que son avenir ne représente plus désormais que le temps d'une rémission. D'autre part, le Chili s'oriente vers une expérience politique déterminante, celle de l'Unité populaire, à laquelle le poète va se dévouer passionnément jusqu'à sa mort. La poésie reste donc inséparable de l'engagement et redevient, comme au temps de la guerre civile espagnole, une arme redoutable au service d'un combat sans merci.


1. «Qui ai-je été ? Et quoi ? Qu'avons-nous donc été ?»


D'origine modeste, Pablo Neruda, de son vrai nom Ricardo Neftali Reyes Basoalto, est né le 12 juillet 1904 à Parral, au Chili. Son enfance, très proche de la nature, a pour cadre Temuco, petite ville de l'Araucanie. Dès l'adolescence, et pendant ses études dans la capitale Santiago, il écrit avec avidité. Depuis 1923, date de Crépusculaire (Crepusculario), les œuvres se succèdent au long d'une vie marquée par les voyages, l'errance, l'exil: ainsi toute ma vie, je suis allé, venu, changeant de vêtements et de planète.


À partir de 1927, il occupe plusieurs postes consulaires: Rangoon, Colombo, Batavia, Buenos Aires; il se trouvait à Madrid en 1935, à la veille de la guerre civile. Après un séjour au Chili, Neruda est nommé, en 1940, consul général au Mexique. La peinture des grands muralistes, Orozco, Rivera, Siqueiros, n'est pas sans influence sur Le Chant général (Canto general) qu'il compose alors. En 1945, le poète est élu sénateur des provinces minières du nord du Chili; la même année, il adhère au Parti communiste mais les persécutions du président de la République, Gabriel González Videla, l'obligent à fuir son pays. Les voyages à nouveau se multiplient aux quatre coins du monde. En 1950, Neruda a obtenu le prix Staline de la paix. Sous le gouvernement socialiste du président Allende, il a été nommé en 1970 ambassadeur du Chili à Paris, et, en 1971, il a reçu la consécration du prix Nobel de littérature. Les œuvres, cependant, au fil des ans, n'ont pas cessé de voir le jour, tout imprégnées des péripéties d'une vie tumultueuse et généreuse:

Je déclare ici que personne n'est passé près de moi qui ne m'ait partagé. J'ai brassé jusqu'au coude et rebrassé dans une adversité qui n'était pas faite pour moi dans le malheur des autres.


2. «Des rêves pareils à des cavaliers noirs»


Sous un titre d'ombre et de mélancolie, Crépusculaire est bien une œuvre de jeunesse; l'auteur n'a pas vingt ans; une langueur diffuse donne à ce recueil disparate une tonalité en harmonie avec le modernisme hérité de Rubén Darío. Dès l'année suivante, avec ses Vingt Poèmes d'amour et une chanson désespérée (Veinte Poemas de amor y una canción desesperada), Neruda affirme son génie dans l'expression de l'érotisme charnel, dans l'exaltation de la femme et de la jouissance, auxquelles se mêlent en contrepoint les échos de la mort. À cette époque, l'esprit du poète est fasciné par les appels des profondeurs. Tentative de l'homme infini (Tentativa del hombre infinito, 1926) et surtout Le Frondeur enthousiaste (El Hondero entusiasta, 1933) rendent compte de ce vertige de l'imagination tentée, à la suite des grands voyants, comme William Blake, Rimbaud, Lautréamont ou André Breton, de percer le mystère, d'élucider le monde, de révéler le cœur des choses. Dans L'Habitant et son espérance (El Habitante y su esperanza) et Anneaux (Anillos, 1926), Neruda abandonne le vers pour la prose. Mais un lyrisme brûlant emporte ces récits de passions, de crimes, de vengeances où l'auteur semble poursuivre indéfiniment le sillage de souvenirs qui s'éloignent toujours. La même quête des contours d'une mémoire sans rivages se prolonge, à travers l'évocation de voyages, de paysages, d'états d'âme ou de nouvelles amours, dans les deux premiers recueils de Résidence sur la terre (Residencia en la tierra, 1933 et 1935). La nature, et sa luxuriance exotique découverte en Asie, semble de plus en plus participer au destin intime du poète, dont ces deux livres traduisent le cheminement indécis, les détours obscurs ou lumineux. Mais ce cours sinueux, brusquement, va prendre une orientation imprévue. Troisième Résidence (Tercera Residencia, 1947) révèle cette transformation. Après les remous des Furies et des peines (Furias y penas, 1937), Neruda y inclut le chant de la guerre civile espagnole: Espagne au cœur (España en el corazón, 1938) ainsi que le Chant à Stalingrad (Canto a Estalingrado, 1942). Une prise de conscience nouvelle s'est faite chez lui: la poésie aussi peut être une arme dans le combat des hommes pour la justice.


3. L'épopée de l'Amérique


Entrepris par le poète au mois de mai 1938, le lendemain de la mort de son père, Le Chant général fut achevé plus de dix ans plus tard. Il se termine par ces mot:

Ainsi finit ce livre, je laisse ici mon Chant général écrit dans la persécution, en chantant sous les ailes clandestines de ma patrie. Aujourd'hui 5 février, en cette année1949, au Chili, à Godomarde Chena, quelques mois avant la quarante-cinquième année de mon âge.


Abandonnant l'idée primitive d'écrire un poème à la gloire du Chili, Neruda, lors d'une ascension au Macchu-Picchu en 1943, décida de composer un chant général américain. Le livre fut publié en 1950 au Mexique. Il comprend quinze parties, ensemble composite et divers qui brosse, en un panorama grandiose, une sorte d'immense fresque lyrique et épique du continent américain, depuis les temps précolombiens, la conquête et l'indépendance jusqu'à l'histoire la plus récente; il s'y mêle l'histoire des hommes, des indigènes, des clans, des factions, de leurs combats, de leurs révoltes, de leurs espoirs. La dernière partie, intitulée Je suis (Yo soy), est une autobiographie poétique, une manière de testament et de profession de foi. Embrassant à la fois l'histoire d'un homme et celle de toute l'Amérique hispanique, Le Chant général s'élargit aussi aux dimensions de l'histoire universelle, des États-Unis d'Amérique aux nations opprimées comme l'Espagne ou la Grèce. Dans ce tableau démesuré, dans cette exaltation grandiose de la libération des hommes, le chantre a su faire passer toute la violence et l'humour, toute la tendresse et la force d'imprécation d'un lyrisme qui sait allier spontanément les formes les plus raffinées aux tonalités les plus âpres, la simplicité la plus sobre à l'invective la plus mordante, et les cris les plus discordants à la mélodie la plus envoûtante.


4. «Toute clarté est obscure»


Foisonnante et capricieuse, l'inspiration de Neruda semble, après Le Chant général, rejaillir de sources nouvelles. Le cycle des Odes montre, à la suite des grands élans de révolte ou d'exaltation, comme un repli d'intériorisation: Odes élémentaires (Odas elementales, 1954), Nouvelles Odes élémentaires (Nuevas Odas elementales, 1956), Troisième Livre des Odes (Tercer Libro de la Odas, 1957), Navigations et retours (Navigaciones y regresos, 1957). Sur des rythmes allègres, on y voit célébrées les choses quotidiennes: l'artichaut, les oiseaux, le livre, la tomate...; des abstractions morales: la joie, l'énergie, l'espérance...; des admirations littéraires: Jorge Manrique, Rimbaud, Whitman... Dans ces livres, Neruda a su, sur le mode mineur, renouer le dialogue ininterrompu qu'il entretient avec le monde et qui se poursuit, d'autre façon, dans d'autres livres: Les Raisins et le Vent (Las Uvas y el Viento, 1954), Les Pierres du Chili (Las Piedras de Chile, 1961). Publié en 1958, Vaguedivague (Estravagario), sur un ton ambigu de tristesse ironique, est une sorte de méditation du poète sur son propre destin. Dans cette œuvre aux accents quasi métaphysiques brillent, comme toujours chez Neruda, des images splendides, insolites et fascinantes. La même force d'évocation des profonds de l'être se révèle dans La Centaine d'amour (Cien sonetos de amor, 1959), où l'écrivain poursuit l'autobiographie amoureuse dont Les Vers du capitaine (Los Versos del capitán, 1952) avait, quelques années plus tôt, montré d'autres détours.


5. «Je suis celui qui remémore»


Depuis son adolescence, Neruda n'a jamais cessé, à travers son œuvre multiple, de tenir le journal d'une vie dont on dirait qu'il craint de perdre la moindre page. Sur des rythmes aussi divers que les moments d'une journée ou d'une destinée, Mémorial de l'île Noire (Memorial de isla Negra), publié en 1964, pour le soixantième anniversaire de l'auteur, est le livre des souvenirs. L'enfance, les amours, les voyages, la politique, la nature, la joie et la souffrance, et l'amour de nouveau offrent les thèmes de ces évocations d'un lyrisme passionné à l'image de l'inspiration qui a toujours brûlé chez Pablo Neruda.

Son œuvre se renouvelle encore; d'autres titres s'ajoutent, en sa vieillesse, à la liste des ouvrages cités. En 1967 est créée sa première œuvre dramatique: Splendeur et mort de Joaquín Murieta (Fulgor y muerte de Joaquín Murieta). Mais, depuis longtemps déjà, Neruda a donné à la littérature de l'Amérique de langue espagnole la marque de son génie composé à la fois de force et de simplicité, d'intuitions fulgurantes et de généreuse humanité.


Bernard SESÉ


6. «Pourquoi m'a-t-on donné des mains ?»


C'est en novembre 1968 que paraît le recueil intitulé Les Mains du jour (Las Manos del día, 1968). Le poète regarde ses mains et les déclare inutiles puisque lui-même n'a rien bâti de concret. Qui est-il ? Non point l'un de ces travailleurs manuels auxquels il a tant rendu hommage, notamment dans les Odes élémentaires, mais un simple spectateur de l'œuvre matérielle des hommes. Certes, le chant poétique magnifie la fabrication des choses, mais la feuille de papier et les mots qui y sont déposés par le poète garderont toujours un caractère amer et dérisoire. Neruda retrouve la solitude, tentation jusqu'alors conjurée par la poésie. L'heure de la mort approchant, il convient de dire clairement quel fut le sens de toute une vie. Une conclusion se dégage malgré les incertitudes: l'œuvre nérudienne est un cadeau fait aux hommes, un acte de partage qui renverra les êtres à leur propre vie et les aidera à prendre conscience d'eux-mêmes. La forêt chilienne demeure aussi inépuisablement belle et le poète l'exalte une fois de plus avant l'invocation terminale à toutes les mains des hommes et à chacune des «mains du jour».


C'est encore la nature de son pays qui inspire à Neruda le livre suivant: Encore (Aún, juillet 1969). Alors qu'il fête son soixante-cinquième anniversaire, le poète proclame la nécessité d'éclairer ses «devoirs terrestres». Aussi chante-t-il sa terre, l'Araucanie, «rose mouillée» dont les racines se trouvent dans son propre corps, et dont les chemins le conduisent vers le pôle Sud, «entre des arbres brûlés». Chaque terme géographique renvoie à un jalon de l'itinéraire matériel et poétique qui amena l'enfant de Temuco à la découverte du verbe, c'est-à-dire à sa véritable naissance. La mort du poète a déjà commencé, mais seule importe l'éternité de la vague:
Je meurs dans chaque vague chaque jour. Je meurs dans chaque jour en chaque vague. Pourtant le jour ne meurt jamais. Il ne meurt pas. Et la vague ? non plus. Merci.


7. L'angoisse et l'espoir


C'est aussi en juillet 1969 que paraît Fin de monde (Fin de mundo). Ce livre évoque le possible et absurde anéantissement de notre univers par l'éclatement de l'arme atomique. Neruda dénonce avec véhémence les horreurs d'une guerre toujours présente en ce monde, notamment au Vietnam. Il révèle l'expérience de la mort humaine à travers les objets, les signes qui subsistent après les catastrophes; ainsi parle-t-il de l'enfant brûlée sous les décombres de sa maison ou étouffée dans la rizière, en évoquant simplement une poupée aux yeux vides, seule rescapée du bombardement. La mer, si importante dans l'œuvre nérudienne, représente ici encore l'éternité, mais elle aussi est menacée par les atteintes de l'homme. Refusant toute forme de culte et d'autosatisfaction, l'écrivain réaffirme humblement son espérance et sa volonté de comprendre les hommes, ses frères, y compris les bourreaux car il n'est point de lutte sans une part de complicité avec le mal.


L'activité politique du poète ne connaît point de relâche durant les années 1969 et 1970. Le 30 septembre 1969, Neruda est désigné par son parti comme candidat à la présidence de la République. Il parcourt le Chili en tous sens et clame son adhésion à l'Unité populaire qui vient de se créer. En janvier 1970, il retire sa candidature afin de permettre à un candidat unique de l'Unité populaire de se présenter aux élections. Salvador Allende est élu en septembre, avec 36,3% des voix, et le Congrès confirme cette élection le 24 octobre 1970. L'activité poétique de Neruda ne subit aucun ralentissement au cours de cette période: ainsi deux livres de poèmes sont-ils publiés en 1970.


8. 1970: «L'Épée de flammes» et «Les Pierres du ciel»


L'Épée de flammes (La Espada encendida, 1970) s'ouvre sur une citation de la Genèse (III, 24) évoquant l'homme chassé de l'Éden, les chérubins et l'épée de feu qui s'agite de tous côtés, «pour garder le chemin de l'arbre de la vie». Au seuil de ce livre, il est clair que le cataclysme universel a eu lieu. Un seul survivant, Rhodo le guerrier, contemple les statues disséminées, puis traverse la forêt mythique pour redevenir le «premier homme», porteur d'une «infinie solitude». Surgit alors Rosie, la jeune Blanche nue, survivante de la légendaire Ville des Césars dont parle J. Vicuña Cifuentes dans Mythes et superstitions du Chili (Mitos y supersticiones de Chile, 1919), livre cité par Neruda à la fin du recueil. Rhodo reprend peu à peu conscience des merveilles de son corps et de l'évidence du désir. Tels «deux innocents perdus», Rosie et Rhodo se rejoignent charnellement et leur étreinte est à la mesure de l'immense paradis sauvage où ils se sentent à la fois neige, pierre et feu, où ils vivent un amour qui ne va pas sans haine, un plaisir qui est aussi une agonie anticipée. Mais l'épée de feu - ici représentée par un volcan américain - menace cet Adam et cette Ève du nouvel éden patagonien. Contrairement à la légende, le feu dévastateur n'ensevelira pas dans l'océan l'arche fragile où se sont réfugiés les animaux, autour du couple symbolique qui, libéré de Dieu, accède à son tour à la divinité.


Et la liberté de la mer les soulevaitdans son ventre spacieux:ils ondulaient sans route fixe et sans douleur sur la nef solitaire,de nouveau seuls, et pourtant maîtres désormaisde leurs artères, maîtres de leurs paroles, dieux communs et libres sur la mer.

Ainsi s'achève cette «sonate noire» où Neruda écrit une genèse du continent américain, suivant une dialectique qui restitue à l'homme ses pleins pouvoirs.


Les Pierres du ciel (Las Piedras del cielo, 1970) ne sont pas sans rappeler Les Pierres du Chili (Las Piedras de Chile, 1961). Chaque gemme du nouveau recueil, topaze, obsidienne, agate, cornaline, est célébrée dans un court poème où de somptueuses métaphores révèlent la beauté et le secret de la matière, pour conduire à la méditation sur la fragilité humaine: «chair et pierre: entités à jamais ennemies».


9. Le séjour en France


Nommé ambassadeur à Paris, Neruda arrive en France en mars 1971. Réceptions, voyages, vie mondaine épuisent le poète déjà très affaibli. Le 21 octobre 1971, le prix Nobel de littérature lui est décerné. Dans le discours qu'il prononce à Stockholm, le poète évoque avec tendresse les frères inconnus qui l'aidèrent à franchir les Andes alors que sa tête était mise à prix dans son propre pays (1949). Réaffirmant «qu'il n'y a pas de solitude inexpugnable» et que le poète n'est pas «un petit dieu», Neruda se rallie à la prophétie de Rimbaud: «À l'aurore, armés d'une ardente patience, nous entrerons aux splendides villes», en laquelle il voit la proclamation d'un avenir certain. En 1972, il prononce devant le Pen Club International un discours dénonçant le blocus américain contre le Chili. Géographie infructueuse (Geografía infructuosa, 1972) paraît en mai à Buenos Aires: pressentant sa proche agonie, le poète s'interroge sur sa vie et sur son œuvre poétique. Renonçant à son poste, il quitte la France le 20 novembre 1972 et rentre au Chili avec Mathilde Urrutia. Son peuple l'accueille triomphalement à Santiago.


10. 1973, le dernier combat: «Ma chanson est offensive et dure comme la pierre araucane»


Neruda participe à la campagne pour les élections de mars en écrivant Incitation au nixonicide et éloge de la révolution chilienne (Incitación al nixonicidio y alabanza de la revolución chilena, 1973); tout en chantant l'Océan et Quevedo, il fustige dans de courts pamphlets les «politicards» et les «larrons». Le 11 septembre, un putsch militaire renverse le gouvernement de l'Unité populaire. Allende est assassiné à la Moneda. Le 23 septembre Pablo Neruda meurt à Santiago. Ses obsèques se déroulent en présence de l'armée: des chants jaillissent de la foule, témoignant, par-delà la mort, du pouvoir subversif de la poésie.


Coups d'État au Chili et en Argentine, 1973 et 1976


Dès le milieu des années 1960, l'Amérique latine voit se multiplier les dictatures militaires. Au Chili, le 11 septembre 1973, le coup d'État du général Pinochet met un terme sanglant à l'expérience de gouvernement d'Unité populaire de Salvador Allende. Le président Allende mourra dans le palais de la Moneda et des milliers de syndicalistes,...


Les livres posthumes. Huit livres de poèmes publiés à Buenos Aires reprennent les questions essentielles de toute une vie, mais en les approfondissant. La Rose détachée (La Rosa separada, 1973) évoque une visite à l'île de Pâques, le va-et-vient entre le Moi et le Nous et la nécessité pour le poète du retour aux origines. La Mer et les cloches (El Mar y las campanas, 1974) réunit toutes les voix du poète dans le temps et la géographie; Jardin d'hiver (Jardín de invierno, 1974) définit la permanence de l'être en la matière; 2000 (1974) répète l'avertissement de Fin de monde. Le Livre des questions (Libro de las preguntas, 1974) et le Cœur jaune (El corazón amarillo, 1974) restent fidèles à la veine amorcée dans Vaguedivague (Estravagario, 1958); Élégie (Elegía, 1974) évoque les compagnons disparus, enfin Défauts choisis (Defectos escogidos, 1974) noue étroitement la géographie américaine aux expériences intimes du poète.


Les Mémoires, parues en 1974, J'avoue que j'ai vécu (Confieso que he vivido), ne consistent pas en une somme de souvenirs mais en une méditation sur la poésie: «Ma vie est une vie faite de toutes les vies: les vies du poète.»


Marie-Claire ZIMMERMANN


Œuvres de Pablo Neruda


Obras completas, 3e éd., Losada, Buenos Aires, 1973. Veinte poemas de amor y una canción desesperada, 1924; Residencia en la Tierra, 2 vol., 1933-1935; España en el corazón, 1938; Canto general, 1950; Todo el amor, 1953; Odas elementales, 1954; Nuevas Odas elementales, 1956; Tercer Libro de las Odas, 1957; Estravagario, 1958; Cien Sonetos de amor, 1959; Las Piedras de Chile, 1961; Memorial de isla Negra, 1964; Una casa en la arena, Barcelone, 1966; Fulgor y muerte de Joaquín Murieta, 1967; Las Manos del día, Losada, Buenos Aires, 1968; La Espada encendida, Las Piedras del cielo, 1970; Incitación al nixonicidio y alabanza de la revolución chilena, Editora Quimantú, Santiago, 1973; La Rosa separada, Losada, 1973; El Mar y las campanas, Jardín de invierno, 2000, Libro de las preguntas, El Corazón amarillo, Elegía, Defectos escogidos, Confieso que he vivido, Memorias, ibid., 1974. Traductions L'Espagne au cœur, trad. L. Parrot, Paris, 1938; Le Chant général, trad. A. Ahrweiler, 3 vol., Paris, 1956; Tout l'amour, trad. A. Gascar, Paris, 1961; Hauteurs de Macchu-Picchu, trad. R. Caillois, Paris, 1962; La Centaine d'amour, trad. J. Marcenac et J. Bonhomme, Paris, 1965; Résidence sur la terre, trad. G. Suarès; Splendeur et mort de Joaquín Murieta, trad. G. Suarès, Paris, 1969; Mémorial de l'île Noire, trad. C. Couffon, Paris, 1970; Vingt Poèmes d'amour et une chanson désespérée, trad. A. Bonhomme et J. Marcenac, Éd. franç. réunies, Paris, 1970; Vaguedivague, trad. G. Suarès, Paris, 1971; L'Épée de flammes, trad. C. Couffon, Gallimard, Paris, 1971; Les Pierres du Chili, ibid., 1972; Incitation au nixonicide et éloge de la révolution chilienne, adaptation M. Delouze, Éd. franç. réunies, 1973; Odes élémentaires, trad. J.-F. Reille, Gallimard, 1974; J'avoue que j'ai vécu, trad. C. Couffon, ibid., 1975; Nouvelles Odes élémentaires, trad. J.-F. Reille, ibid., 1976; Encore, trad. C. Couffon, ibid., 1977; J'avoue que j'ai vécu. Mémoires, ibid., 1977; Chant général, ibid., 1977; Troisième Livre des Odes, trad. J.-F. Reille, ibid., 1978; La Rose détachée et autres poèmes, trad. C. Couffon, ibid., 1979; Les Premiers Livres, ibid., 1982; Les Vers du capitaine, trad. C. Couffon, ibid., 1984. Études M. AGUIRRE, Genio y figura de Pablo Neruda, Buenos Aires, 1964; Las Vidas de Pablo Neruda, Zig-Zag, Santiago, 1967


A. ALONSO, Poesía y estilo de Pablo Neruda, Buenos Aires, 1951


L. ARAGON, Élégie à Pablo Neruda, Paris, 1966


A. CARDONA PENA, Pablo Neruda, Mexico, 1955


J. CONCHA, Pablo Neruda, 1904-1936, Ed. univ., Santiago, 1972


A. FLORES dir., Nuevas Aproximaciones a Pablo Neruda, Fondo de cultura economica, Mexico, 1987


A. GATELL, Neruda, E.P.E.S.A., Madrid, 1976


H. LOYOLA, Ser y morir en Pablo Neruda, Editora, Santiago, 1967


A. LUNDKVIST, Plainte pour Pablo Neruda, Galilée, Paris, 1983


J. MARCENAC, Pablo Neruda, Paris, 1963, rééd. 1971


E. RODRÍGUEZ MONEGAL, Neruda, le voyageur immobile, trad. B. Lelong, Paris, 1973


R. SALAMA, Para una crítica a Pablo Neruda, Buenos Aires, 1957


A. SICARD, La Pensée poétique de Pablo Neruda, Atelier thèses Lille-III, H. Champion, Paris, 1977


J. VILLEGAS, Estructuras míticas y arquetipos en el «Canto general» de Neruda, Planeta, Barcelone, 1976


«Neruda présent», in Europe, janv.-févr. 1974


«Pablo Neruda», in Revista íberoamericana, no 82-83, 1973.


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Chant général - Pablo Neruda (1950)


Le jour même de la mort de son père, le 7 mai 1938, Pablo Neruda (1904-1973) commence la rédaction du Chant général du Chili, qu'il intitulera plus tard, en raison de sa dimension continentale, Chant général. La mort de ses parents semble détacher à jamais Neruda du Chili de son enfance, de ce Temuco de la forêt, de la pluie et des chemins de fer que conduisait son père. C'est un nouveau processus créatif, puissant et profond, qui se met en marche et qui engendrera ce qu'on considère aujourd'hui comme l'œuvre majeure du poète chilien.

Pablo Neruda


Le poète chilien Pablo Neruda (1904-1973). Il est nommé ambassadeur du Chili à Paris en 1970, et reçoit le prix Nobel de littérature en 1971.


Avec Résidence sur la terre (1933-1935), Neruda avait fait la double expérience de l'éloignement géographique - il est alors amené à occuper un poste diplomatique en Asie du Sud-Est - et de la plongée dans son propre enfer personnel, après avoir publié en 1924 Vingt Poèmes d'amour et une chanson désespérée, qui lui confèrent une renommée qui ne se démentira plus. En 1935, en poste en Espagne, il renforce ses liens avec une pléiade de poètes dont certains seront évoqués avec émotion dans le Chant général: Alberti, García Lorca, Aleixandre, Miguel Hernández. La guerre d'Espagne sera pour lui l'épreuve de la solidarité, qui se cristallise dans Espagne au cœur (1937), publié l'année suivante en français avec une préface d'Aragon. C'est une tout autre image de l'Espagne que véhiculera le Chant général: celle d'une puissance colonisatrice, rapace et impitoyable.


De 1940 à 1945 Neruda est en poste au Mexique; en 1942, il publie les premiers extraits du Chant général; en 1943, il fait un voyage au Pérou, où il visite les ruines de Macchu Picchu. Cette visite est à l'origine de «Hauteurs de Macchu Picchu», une des séquences les plus inspirées du Chant général. À la suite de graves divergences politiques avec le nouveau président du Chili, Gabriel González Videla, Neruda entre dans la clandestinité. Il met à profit cette période difficile pour progresser dans la rédaction de son recueil. En février 1949, il réussit à sortir du Chili en traversant la partie australe de la Cordillère des Andes. Il se rend en Union soviétique - il a adhéré au Parti communiste chilien en 1945 - et c'est au Mexique que, en 1950, sera publié le Chant général. Parallèlement, deux éditions clandestines de l'œuvre vont circuler au Chili. La même année, le livre est publié en Chine, aux États-Unis, en Inde, en Syrie, en Roumanie, en Pologne, en Suède et en Union soviétique, dans une édition tirée à 250 000 exemplaires. Neruda ne rentrera au Chili qu'en août 1952.


1. Une poésie engagée


Œuvre monumentale, le Chant général s'élabore sur une période d'environ douze années, avec des phases d'accélération et de ralentissement. Bien entendu, l'engagement politique du poète se fait sentir dans cette fresque où sont condamnés avec vigueur «les avocats du dollar», l'implantation sanglante des grandes compagnies minières et fruitières nord-américaines, la diplomatie du «gros bâton», l'appui aux dictateurs locaux. Mais, plus qu'une vision simpliste de l'histoire qui suivrait les aléas de la guerre froide, le Chant général est avant tout une chaleureuse et vibrante remontée aux sources de l'homme et des paysages américains (Chants I et II), de l'histoire passée et présente du continent (Chants III, IV et V). À partir du Chant VI, la figure du poète prend un relief particulier. Son retour au Chili en 1939 est évoqué (Chant VII), puis sa volonté de chanter le sacrifice des humbles (Chant VIII), son hostilité à la politique des États-Unis (Chant IX), ses aventures dans la clandestinité (Chant X), sa solidarité avec les déshérités (Chant XI), le salut qu'il adresse à ses frères en poésie (Chant XII), son dialogue avec une patrie à la fois généreuse et hostile (Chant XIII), sa fascination devant l'océan Pacifique (Chant XIV) et, enfin, les aléas de sa vie personnelle (Chant XV: «Je suis»), anticipation de sa future autobiographie.


2. Neruda, chantre et conteur


Dès le premier poème, Pablo Neruda affirmait: «Je suis ici pour raconter l'histoire.» Dans le Chant général, il est à la fois témoin et acteur, chantre et conteur. L'épique et le lyrique, le sarcasme et l'émotion, l'histoire et le mythe se mêlent. Les métaphores s'enchaînent en une ronde éblouissante; la diction poétique brasse diatribe, mélopée, déploration, dithyrambes, pastiches. La chronique s'ouvre sur l'hymne:»Je ne prononce pas ton nom en vain, ô Amérique: Nuit et jour je vois les martyres,/ jour et nuit je vois l'enchaîné,/ le blond, le noir, l'indien/ écrire avec leurs mains battues et lumineuses/ sur les murs sans fin de la nuit.»


Suggestions de lecture


- Cent Ans de solitude - Gabriel García Márquez (1967) ,

- Le Quatrième Siècle - Édouard Glissant (1964) ,

- Martín Fierro - José Hernández (1872-1879) ,

- Poète à New York - Federico García Lorca (1929-1930)

Claude FELL

P. NERUDA, Chant général, trad. C. Couffon, coll. Poésie, Gallimard, Paris, 1984.

Études

E. RODRÍGUEZ MONEGAL, Neruda, le voyageur immobile, trad. B. Lelong, Gallimard, Paris, 1973

V. TEITELBOIM, Neruda, trad. A. Marcoux, L'Harmattan, Paris, 1995.

© Encyclopædia Universalis 2004, tous droits réservés


Neruda dans les Encyclopédies électroniques



  • Neruda dans Wikipédia

  • Neruda dans l'Encyclopédie universelle Larousse

  • Neruda dans Encarta

  • Neruda dans l'Encyclopædia Universalis

  • Neruda dans L'Encyclopédie de L'Agora

  • mercredi 14 novembre 2007

    LE WINNIPEG ET AUTRES POÈMES

    EN AOÛT 1939, À BORD DU CARGO WINNIPEG, 2200 RÉFUGIÉS RÉPUBLICAINS ESPAGNOLS REJOIGNENT LE CHILI. ILS SONT ACCUEILLIS PAR PABLO NERUDA, QUI A ORGANISÉ CETTE TRAVERSÉE VERS LA LIBERTÉ. LE « WINNIPEG » ÉTAIT UN CARGO, DE NEUF MILLE TONNES, QUI AVAIT SERVI COMME TRANSPORT MILITAIRE PENDANT LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE. 



    J'ai aimé dès le début le mot Winnipeg. Les mots ont des ailes ou n'en ont pas. Les mots rugueux restent collés au papier, à la table, à la terre. Le mot Winnipeg est ailé. Je l'ai vu s'envoler pour la première fois sur le quai d'un embarcadère, près de Bordeaux.

    Le Winnipeg était un beau vieux bateau, auquel les sept mers et le temps avaient donné sa dignité. On peut affirmer qu'il n'avait jamais transporté à son bord plus de soixante-dix à quatre-vingts personnes. Le reste avait été constitué par des cargaisons de cacao, de coprah, de sacs de café, de riz, par des chargements de minerais. Cette fois pourtant un affrètement plus important l'attendait: l'espoir.

    Sous mes yeux et ma direction, deux mille hommes et femmes devaient embarquer. Ils arrivaient des camps de concentration, de régions inhospitalières des déserts, des terres africaines. Ils venaient de l'angoisse, de la défaite, et ce bateau allait les recevoir et les emmener sur le continent américain, jusqu'aux côtes du Chili qui les accueillait. C'étaient les combattants espagnols qui avaient franchi la frontière française pour un exil qui dure depuis plus de trente ans.
    La guerre civile - et incivile - d'Espagne agonisait de cette manière: des gens à demi prisonniers étaient entassés dans des forteresse quand ils ne s'amoncelaient pas pour dormir à même le sable. L'exode avait brisé le coeur du plus grand des poètes, don Antonio Machado. Ce coeur avait cessé de battre à peine franchie les Pyrénées. Des soldats de la République, dans leurs uniformes en lambeaux, avaient porté son cercueil au cimetière de Collioure. C'est là que cet Andalou qui avait chanté comme aucun autre les campagnes de Castille repose encore.

    Je n'avais pas songé, en me rendant du Chili en France, aux contretemps, obstacles et adversités que je rencontrerais au cours de ma mission. Mon pays avait besoin de compétences, d'homme à la volonté créatrice. Nous manquions de spécialistes. La mer chilienne m'avait demandé des pêcheurs. Les mines réclamaient des ingénieurs. Les champs, des ouvriers pour conduire les tracteurs. Les premiers moteurs Diesel m'avaient chargé de recruter des mécaniciens spécialisés.

    Rassembler ces êtres dispersés, les désigner dans les camps les plus éloignés et les acheminer jusqu'à ce carré de jour bleu, devant l'océan de France où se balançait tranquillement le Winnipeg, fut une affaire sérieuse et complexe, une entreprise dans laquelle le dévouement côtoyait souvent le désespoir.

    Un organisme de solidarité, le SERE, fut fondé. L'aide venait, d'une part, des derniers fonds du gouvernement républicain et, d'autre part, d'une institution qui garde pour moi tout son mystère: les quakers.

    Je me déclare abominablement ignorant en matière de religions. Ce combat contre le péché constitue l'essentiel de leurs préoccupation et m'a écarté, dans ma jeunesse, de tous les credos, et l'attitude superficielle d'indifférence que j'ai alors adoptée a persisté ma vie durant. Mais je dois à la vérité de dire que ces magnifiques sectateurs apparaissaient sur le môle et qu'ils payaient à chaque Espagnols la moitié de son billet pour la liberté, sans faire aucune distinction entre les athées et les croyants, les pécheurs et les pêcheurs. Depuis, quand je lis quelques part le mot quaker, je salue respectueusement par la pensé de leur mouvement.
    Les trains arrivaient sans arrêt à l'embarcadère. Les femmes reconnaissaient leurs maris à travers les portières des wagons. Ils avaient été séparés depuis la fin de la guerre et ils se revoyaient pour la première fois devant le bateau qui les attendait. Jamais il ne m'avait été donné d'assister à des retrouvailles, des sanglots; des baisers, des étreintes, des éclats de rire aussi dramatiquement délirants.


    Enfants des réfugiés républicains espagnols dans le Winnipeg rejoignent le Chili.
    Photographie prise pendant l'année 1939, d'enfants espagnols qui ont voyagé dans le bateau Winnipeg vers le Chili. Exposition « Winnipeg, les Enfants de la Guerre » qui a au lieu à Santiago du Chili du 5 aul 24 septembre 2005. En souvenir des 300 enfants exilés pendant la guerre civile espagnole qui sont arrivés au Chili le 3 septembre 1939.


    De longues tables s'alignaient pour la vérification des papiers et de l'identité, et pour le contrôle sanitaire. Derrière celles-ci, mes collaborateurs, secrétaires, consuls, amis, formaient une sorte de tribunal du purgatoire. Aux yeux des émigrants je dus, exceptionnellement ce jour-là, prendre les traits de Jupiter. Je décrétais le oui ultime, le non définitif. N'étant guère partisan du second, je répondais toujours par oui.

    Je fus pourtant sur le point de signer un refus. Par bonheur, je compris à temps.

    Un Castillan, un paysan à blouse noire tire-bouchonnée aux manches, venait de se présenter devant moi. Cette large blousse flottante était celle des ruraux de la Manche. L'homme, planté là avec sa femme et ses sept enfants, avait un certain âge, le visage tanné et creusé de rides.

    En examinant les renseignements fournis par sa carte d'identité, je lui demandai, surpris:

    - Le liège, c'est votre métier?
    - Oui, monsieur, me répondit-il, gravement.
    - Alors, il y a erreur. Qu'est-ce que vous iriez faire au Chili? Là-bas, il n'y a pas de chênes-lièges.
    - Eh bien, monsieur, il y en aura, me répliqua le paysan.
    - Montez, lui dis-je. C'est d'hommes comme vous dont nous avons besoin.

    "Il avait deux grands entrepôts, habilités, d'une manière très précaire, des quelques lits superposés en bois, dans lesquelles il y avait des étroits matelas de paille, pour abriter les quelque 2.000 réfugiés." Víctor Pey passager du Winnipeg.
    Tableau du «Winnipeg» offert par le capitaine du Winnipeg, Gabriel Pupin à la soeur de Víctor Pey.



    Avec la même fierté qui lui avait inspiré sa réponse, le paysan se mit à gravir la passerelle du Winnipeg, suivi de ses sept enfants et de son épouse. Beaucoup plus tard, l'argument de cet Espagnol imperturbable se révéla exact: il y eut - et, bien entendu, il y a toujours des chênes-lièges au Chili.

    Presque tous mes protégés, pèlerins partant pour des terres inconnues, étaient maintenant embarqués, et je me préparais à prendre un peu de repos après cette tâche difficile, lorsque je vis se prolonger mes émotions. Le gouvernement chilien, soumis aux pressions et aux attaques, m'adressait le message suivant: INFORMATION PRESSE AFFIRME EFFECTUER IMMIGRATION MASSIVE ESPAGNOLS. PRIÈRE DÉMENTIR OU ANNULER VOYAGE ÉMIGRÉS.

    Que faire?
    Il y avait une solution: convoquer la presse, lui montrer le bateau rempli a craquer de ses deux mille Espagnols, lire le télégramme d'une voix solennelle. Et cela fait, me tirer sur place une balle dans la tête.

    Ou encore: accompagner mes émigrants et débarquer au Chili avec l'appui de la raison ou de la poésie.

    Avant de prendre une décision, je décrochai le téléphone pour m'entretenir avec le ministre chilien des Affaires étrangères. EN 1939, une communication téléphonique était difficilement déchiffrable. Pourtant mon indignation et mon angoisse furent entendues à travers océans et cordillères et le ministre m'approuva. Après une petite crise de cabinet, le Winnipeg, avec ses deux mille Républicains qui chantaient et pleuraient, leva l'ancre et mis le cap sur Valparaiso.

    Que la critique efface toute ma poésie, si bon lui semble. Mais ce poème dont j'évoque aujourd'hui le souvenir, personne ne pourra l’effacer.
    (NÉ POUR NAÎTRE )

    mardi 13 novembre 2007

    dimanche 11 novembre 2007

    FUNÉRAILLES DE NERUDA


    Le 11 septembre 1973, il est alité quand il apprend le coup d’Etat militaire et essaie de capter les informations à la radio. Sa femme, Mathilde, cherche à le tranquilliser. Il répond : « C’est le fascisme ! » Trois jours avant sa mort il dicte les pages finales de ses mémoires pour condamner le coup d’Etat, pas seulement les militaires, mais aussi les Etats-Unis, le gouvernement Nixon et les civils qui ont trahi la démocratie pour perpétrer un massacre. Il a combattu jusqu’à son dernier souffle. Il a alors la force, l’énergie, pour écrire des choses qu’il jugeait d’une extrême importance. Et les funérailles de Neruda ont été la première manifestation antifasciste, à un moment où les morts et les disparus se comptaient par milliers. Il y a eu des gens courageux pour l’accompagner jusqu’au bout de son voyage en chantant l’Internationale et ceci : «Pablo Neruda, présent maintenant et toujours/ Salvador Allende, présent maintenant et toujours/ Victor Jara, présent maintenant et toujours.» Douze jours après le putsch de Pinochet, c’était le premier acte de rébellion contre la dictature.

    Scènes de rue en 1973 dans le CHILI de la junte : autodafé de livres "subversifs" et enterrement de Pablo NERUDA (le 23.09.1973) sous le regard "vigilant" des militaires...
    (cliquez sur l'image pour voir la video)
    Funérailles de Neruda

    Chili : censure

    INA.FR RESISTANCES
    A2 - 08/09/1983 - 00h04m18s

    L'ESPAGNE AU CŒUR / J'EXPLIQUE CERTAINES CHOSES


    Vous allez demander: Où sont donc les lilas?

    Et la métaphysique couverte de coquelicots ?

    Et la pluie qui frappait si souvent

    ses paroles les remplissant

    de brèches et d'oiseaux?


    Je vais vous raconter ce qui m’arrive.


    Je vivais dans en quartier

    de Madrid, avec des cloches,

    avec des horloges, avec des arbres.


    De ce quartier on apercevait

    le visage sec de la Castille

    ainsi qu'un océan de cuîr.


    Ma maison était appelée

    la maison des fleurs, parce que des tous côtés

    éclataient les géraniums : c'était

    une belle maison

    avec, des chiens et des enfants.


    Raoul, te souviens-tu ?

    Te souviens-tu, Rafael ?

    Federico, te souviens-tu

    sous la terre,

    te souviens-tu de ma maison et des balcons où

    la lumière de juin noyait des fleurs sut ta bouche ?

    Frère, frère !

    Tout

    n'était que cris, sel de marchandises,

    agglomérations de pain palpitant,

    marchés de mon quartier d'Arguelles avec sa statue

    comme un encrier pâle parmi les merluches :

    l'huile arrivait aux cuillères,

    un profond battement

    de pieds et de mains emplissait les rues,

    métros, litres, essence

    profonde de la vie,

    poissons entassés,

    contexture de toits cernés d'un soleil froid dans lequel

    la flèche se fatigue,

    délirant ivoire des fines pommes de terre,

    tomates recommencées jusqu'à la mer.


    Et un matin tout était en feu

    et un matin les bûchers

    sortaient de terre

    dévorant les êtres vivants,

    et dès lors ce fut le feu,

    ce fut la poudre,

    et ce fut le sang.

    Des bandits avec des avions, avec des maures,

    des bandits avec des bagues et des duchesses,

    des bandits avec des moines noirs pour bénir

    tombaient du ciel pour tuer des enfants,

    et à travers les rues le sang des enfants

    coulait simplement, comme du sang d'enfants.


    Chacals que le chacal repousserait,

    pierres que le dur chardon mordrait en crachant,

    vipères que les vipères détesteraient!


    Face à vous j'ai vu le sang

    de l'Espagne se lever

    pour vous noyer dans une seule vague

    d'orgueil et de couteaux!


    Généraux

    de trahison :

    regardez ma maison morte,

    regardez l'Espagne brisée :

    mais de chaque maison morte surgit un métal ardent

    au lieu de fleurs,

    mais de chaque brèche d'Espagne

    surgit l'Espagne,

    mais de chaque enfant mort surgit un fusil avec des yeux,

    mais de chaque crime naissent des balles

    qui trouveront un jour l'endroit

    de votre coeur.


    Vous allez demander pourquoi sa poésie

    ne parle-t-elle pas du rêve, des feuilles,

    des grands volcans de son pays natal ?


    Venez voir le sang dans les rues,

    venez voir

    le sang dans les rues,

    venez voir le sang

    dans les rues !


    Pablo Neruda Traduction : Guy Suarès

    Neruda candidat à Président

    PABLO NERUDA REND HOMMAGE À ELSA TRIOLET




    Le 16 juin 1970 s’éteint la romancière Elsa Triolet, femme de Louis Aragon, à l’âge de 74 ans, alors que Neruda est ambassadeur à Paris sous le gouvernement d’Unité Populaire d’Allende. Le poète chilien prononce, en hommage à Elsa, un magnifique discours à l’occasion des funérailles.
    « J’ai vu Elsa dans la guerre d’Espagne dans la résistance, compagne de l’honneur français. Je l’ai vue dans l’amitié, dans ses romans qui sont énigme à la fois et solution de l’énigme, dans la campagne et dans la ville, dans Moscou et dans Paris, nous enseignant toujours la destruction du mensonge. Et élevant l'orgueil de son visage au dessus de la haine pour nous dire la vérité, l’intelligence, le travail de constructeur. Nos mains sont toujours plus limitées que l'espace de notre espoir. Au nom du plus lointain des pays, ma patrie, le Chili, au nom de mon peuple, au nom des écrivains de l’Amérique latine, je dis notre deuil à la France, et je m’incline devant la douleur du grand poète avec la tendresse d’un frère et d’un camarade. Le monde entier pleure avec toi, Aragon, et c’est que la mort ne peut pas te vaincre, parce que tu es, parce que, avec Elsa, tu es devenu un grand capitaine de notre victoire. »

    ARAUCARIA


    Tout l'hiver, toute la bataille,

    tous les nids du fer mouillé,

    dans ta fermeté traversée d'air,

    dans ta ville sylvestre s’élèvent.


    La prison reniée des pierres,

    les fils submergés de l'épine,

    font de ta chevelure barbelée

    un pavillon d'ombres minérales.


    Pleur hérissé, éternité de l'eau,

    montagne d' écailles, foudre de fers,

    ta maison tourmentée se construit

    avec des pétales de pure géologie.


    Le haut hiver embrasse ton armure

    et te couvre de lèvres détruites :

    le printemps de violent arôme brise

    sa soif dans ton implacable statue :

    et le grave automne attend inutilement

    de verser de l'or dans ta stature verte.

    Traduction : M C

    samedi 10 novembre 2007

    UNITÉ



    Il y a quelque chose de dense, uni, déposé au fond,
    répétant son chiffre, son signe identique.
    Les pierres ont touché le temps, c’est évident,
    une odeur d’âge émane de leur fine matière,
    et de l’eau qu’amène la mer et du sel et du rêve.


    Une même chose m’entoure, un seul mouvement :
    le poids du minéral, la lumière de la peau,
    unis au son du même vocable : noche
    l’encre des blés, de l’ivoire, des sanglots,
    des choses en cuir, en bois, en laine,
    vieillies, décaties, uniformes,
    se dressent autour de moi telles des parois.


    Je travaille sourdement, tournant sur moi-même,
    comme le corbeau sur la mort, le corbeau de deuil.
    Je réfléchis, isolé au milieu de longues saisons,
    central, cerné de géographie silencieuse :
    une température partielle tombe du ciel,
    un empire extrême d’unités confuses
    s’assemble en m’entourant.



    Résidence sur la Terre,
    Traduction de Bernardo Toro

    BARCAROLLE


    Si seulement tu touchais mon cœur,
    si seulement tu posais ta bouche sur mon cœur,
    ta bouche fine, tes dents,
    si, telle une flèche rouge, tu posais ta langue
    là où mon cœur poussiéreux martèle,
    si tu soufflais dans mon cœur, près de la mer, en pleurs,
    on entendrait un bruit sombre, un roulement de train engourdi,
    un froissement d’eaux troubles,
    comme l’automne en feuilles,
    comme le sang,
    une explosion de flammes humides embrasant le ciel,
    le rêve d’un rêve, hanté de branches ou de pluies,
    ou de sirènes de port en deuil,
    si tu soufflais dans mon cœur près de la mer,
    comme un fantôme livide,
    au bord des vagues,
    à la croisée des vents,
    comme un fantôme déchaîné, près de la mer, en pleurs,
    comme une absence prolongée ou un tintement subit.

    Sous le cœur, c’est la mer qui bat,
    lorsqu’il pleut, sur la côte dépeuplée, à la tombée du jour :
    la nuit tombe sans doute,
    et son bleu sinistre d’étendard
    se troue de planètes éraillées.


    Résidence sur la Terre, Traduction de Bernardo Toro

    LE PARESSEUX

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      PABLO NERUDA DANS LE KINÉTOSCOPE (VENDU SOUS LE NOM COMMERCIAL KINETOSCOPE PEEP SHOW MACHINE) EST L'UN DES PREMIERS APPAREILS DE VISUALISATION CINÉMATOGRAPHIQUE. PHOTO SARA FACIO

    Continueront leurs voyages choses
    de métal entre les étoiles,
    monteront des gens exténués,
    violenteront la douce lune
    pour y fonder leurs pharmacies.

    En ce temps de pleine vendange
    le vin commence alors à vivre
    de la mer à la Cordillère.
    Au Chili dansent les cerises,
    chantent les fillettes obscures
    et dans les guitares l’eau brille.

    Le soleil touche toute porte
    et fait miracles de tout blé
    le premier vin de teinte rosée,
    il est doux comme un enfant tendre,
    le second vin lui est robuste
    comme la voix d’un marinier
    le troisième vin est une topaze,
    coquelicot et incendie.

    Ma maison compte mer et terre
    et ma femme a d’immenses yeux
    couleur des noisettes sylvestres,
    lorsque survient la nuit la mer
    se pare de blanc et de vert
    bientôt la lune dans l’écume
    rêve en fiancée océane.

    Je ne veux changer de planète.


    extrait de "Elégie à Pablo Neruda"
    Vaguedivague, 1958, Traduction de Louis Aragon revue par Mélina Cariz

    dimanche 4 novembre 2007

    NERUDA, L'INDIVISIBLE


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    À l’occasion du centenaire de la naissance de Pablo Neruda de nombreuses manifestations célèbrent la mémoire du poète un peu partout dans le monde.

    Il est à regretter toutefois que le message que le poète s’est attaché à transmettre sa vie durant, nous parvienne, un siècle après sa naissance, si singulièrement brouillé, affadi, mutilé.

    Attraction touristique ou simple faire valoir d’un pays à la recherche de figures triomphalistes, Neruda semble être devenu aujourd’hui  un produit d’exportation parmi d’autres, un produit dépouillé de ses «aspects troubles» et dûment adapté aux normes qui régissent aujourd’hui la circulation des marchandises et des idées.

    La dimension politique de son œuvre, le combat social que le poète mena aux côtés des plus pauvres, semblent en effet heurter le discours dominant, et apparaissent comme autant de faux pas, d’errements, de zones d’ombre qu’il convient de passer sous silence afin de ne pas entacher la portée universelle de l’œuvre. Pour reprendre la formule lapidaire, et ô combien révélatrice, de l’ancien Président de la République du Chili, Ricardo Lagos : «Si la poésie le rendit immortel, la politique le rendit mortel.»

    Faut-il rappeler que pour Neruda la poésie était dans son essence même politique, c’est-à-dire indéfiniment tournée vers les autres, et animée du même espoir «d’une vie plus humaine» ? Faut-il rappeler que la distinction entre poésie et politique était pour lui tout aussi dénuée de sens que celle qui oppose le «fond» et la «forme», l’ «âme et le corps» ?

    Face à cette volonté d’épuration, à ce travail d’assainissement, il nous paraît essentiel de réaffirmer le caractère indivisible de l’œuvre et de la pensée de Neruda.


    La politique n’est pas ce qui éloigne Neruda des sphères immortelles de la poésie, mais ce qui la prolonge jusqu’aux racines les plus profondes de notre être, au même titre que l’amour et les mille contingences biographiques, historiques, sociales auxquelles le poète, comme tout homme, est voué. C’est de cette source impure qu'émane sa poésie, et c’est parce qu’elle sait lui rester fidèle que chacun peut reconnaître en elle un écho de sa propre vérité mortelle, complexe, indivisible.

    Inutile donc d’opposer l’auteur des Vingt poèmes d’amour à celui du Chant général, inutile d’oublier le sénateur et militant communiste au profit de l’aigle souverain qui «survole son pays» et «protège notre chemin». C’est le même homme, celui qui est capable de chanter les aspirations sociales d’un peuple avec les mots de l’amour et rendre le désespoir amoureux avec les mots de l’exil et de l’arrachement.


    Association « Neruda Centenario »

    samedi 3 novembre 2007

    PABLO NERUDA BIOGRAPHIE

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    PABLO NERUDA JEUNE, PHOTOGRAPHIE QUI APPARAÎT DANS « GENIO Y FIGURA DE PABLO NERUDA » ( GÉNIE ET FIGURE DE PABLO NERUDA ) DE MARGARITA AGUIRRE, EDITORIAL UNIVERSITARIA DE BUENOS AIRES, 1997.


    Ricardo Eliecer Neftalí Reyes Basoalto a vu le jour le 12 juillet 1904 à Parral, petite ville au Sud du Chili. Très tôt, il adopte son pseudonyme Pablo Neruda pour cacher à son père cheminot ses aspirations poétiques. On suppose communément que le surnom est emprunté au poète tchèque Jan Neruda (1834-1891). Le poète raconte que, feuilletant un journal, il tomba sur ce nom et fut immédiatement frappé par sa beauté phonétique.

    Cependant, il n'a jamais précisé la provenance exacte du surnom et a toujours gardé le secret. Selon le nerudiste Enrique Robertson, le poète serait tombé sur une partition musicale où apparaissent en couverture, les noms de la violoniste Norman Neruda et de Pablo de Sarasate. Le poète aurait donc composé son nom d'après cela. Son enfance est profondément marquée par la découverte et le contact étroit de la nature, dans les forêts profondes du Sud pluvieux.

    De 1910 à 1920, il fréquente le lycée pour garçons à Temuco, en Araucanie, et il a comme professeur Gabriela Mistral qui l'encourage à écrire des poèmes. C'est à treize ans déjà qu'il publie ses premiers poèmes et textes en prose. En 1921 il se rend à Santiago où il poursuit ses études orientées vers l'enseignement de la langue et la littérature françaises ainsi que la pédagogie. Pablo Neruda veut devenir professeur de français. Le poète commence dès lors à se faire une renommée grâce à ses publications. Il publie son premier livre Crépusculaire (Crepusculario) à dix-neuf ans, un an avant Vingt poèmes d'amour et une chanson désespérée (Veinte poemas de amor y una canción desesperada).

    © PHOTO - LUIS POIROT

    En 1927, Neruda entre au service diplomatique et il devient consul à Rangoon, Colombo, Batavia, Calcutta et Buenos Aires. En 1935 il est consul en Espagne où il noue une amitié avec le poète Federico Garcia Lorca, qui aura une influence considérable sur sa vie et sur son œuvre; il côtoie également Rafael Alberti et Jorge Guillén. Après le coup d'État fasciste de Franco le 18 juillet 1935 et l'assassinat de son ami Garcia Lorca, la carrière poétique de Neruda prend une autre dimension. En effet, il prend conscience que la poésie peut incarner une arme dans le combat pour la justice. Neruda se fait alors l'avocat de la République espagnole. Le gouvernement chilien de Arturo Alessandri décide de fermer le Consulat du Chili à Madrid, Neruda se voit donc dans l'obligation de quitter la capitale espagnole à la fin de l'année 1936. En 1937 il publie L’Espagne au cœurEspaña en el corazón ). La même année, il fonde le « Comité hispano-américain pour le soutien à l'Espagne » à Paris.

    En 1940, Neruda est nommé consul général au Mexique. On voit aisément l'influence exercée par la peinture des grands muralistes tels Orozco, Rivera et Siqueiros sur Le chant général (El canto general) qu'il compose à ce moment.

    En 1945, le poète est élu sénateur des provinces minières du Nord du Chili et adhère au Parti communiste.

    En 1946, Neruda prend la tête de la campagne électorale de Gabriel Gonzalez Videla qui s'avèrera être, après son élection, un dictateur violemment anti-communiste. Le poète répond par un discours au Sénat portant le célèbre titre J'accuse, d'Emile Zola. Les persécutions du président l'obligent alors à quitter le Chili et à se réfugier à l'étranger. Son exil le mènera en URSS, en Pologne, en Hongrie, en Italie mais aussi en Inde et au Mexique où paraîtra en 1950 son Chant général, œuvre immédiatement interdite au Chili.


    En 1949, Neruda devient membre du Conseil mondial de la paix à Paris, et il obtient en 1950 le prix international de la paix avec Pablo Picasso. C'est à cette époque qu'il rencontre Matilde Urrutia, celle qui sera la femme de sa vie et qui lui inspire notamment La centaine d'amour (Cien sonetos de amor).


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    PABLO NERUDA  PENSIF À ISLA NEGRA AU CHILI 1969. PHOTO  SARA FACIO. IMAGE RECADRÉE PAR ÉRIC ATLAN, POUR LE FILM « PABLO NERUDA » D’AMALIA ESCRIVA POUR UN SIÈCLE D'ÉCRIVAINS 

    En 1965, Neruda est nommé « Doctor honoris causa » de l'université d'Oxford.

    En 1969, le poète est désigné par le Parti communiste comme candidat aux élections présidentielles. Mais en janvier 1970, il retire sa candidature afin de permettre à un candidat unique de l'Unité Populaire, -à savoir Salvador Allende-, de se présenter. Après l'élection d'Allende en septembre 1970, Neruda accepte le poste d'ambassadeur en France.

    Le 21 octobre 1971, Neruda obtient comme troisième écrivain d'Amérique latine, après Gabriela Mistral et Miguel Angel Asturias, la consécration du prix Nobel de littérature.
    PABLO NERUDA, EN 1965
    PHOTO UNIVERSITÉ D'OXFORD.
    En 1972, Neruda prononce un discours devant le Pen Club International dénonçant le blocus américain contre le gouvernement de l'Unité Populaire au Chili. Le 20 novembre de la même année, le poète renonce à son poste et retourne au Chili avec Matilde où il est accueilli triomphalement par son peuple.

    En 1973, le poète participe à la campagne pour les élections de mars en écrivant Incitation au nixonicide et éloge de la révolution chilienne (Incitación al nixonicidio y alabanza de la revolucion chilena).

    Le 11 septembre 1973 un coup d'État militaire dirigé par Augusto Pinochet et soutenu par la CIA renverse le gouvernement de l'Unité Populaire. Allende meurt à la Moneda. La maison de Neruda à Santiago est saccagée et ses livres sont brûlés. Pablo Neruda suit son ami Allende dans la mort le 23 septembre à Santiago. Lors de ses obsèques, malgré une présence de l'armée, des chants révolutionnaires jaillissent de la foule et donnent lieu à la première manifestation de protestation contre la terreur dictatoriale.

    La vie du poète semble donc indissociable de l'engagement politique qui a non seulement ponctué son existence mais surtout son œuvre. Neruda a mis son talent au service de la lutte sociale et de la justice, faisant preuve d'une grande générosité : « Je déclare ici que personne n'est passé près de moi qui ne m'ait partagé ». 
    Mélina Cariz