Citation de Pablo Neruda

lundi 29 novembre 2010

PABLO NERUDA, JULES VERNE ET LES LARMES DE LA MARIE CÉLESTE


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 «MARIE CÉLESTE»
PHOTO LORENA ORMEÑO, 2019

La maison face à la mer que Pablo Neruda acquit en 1939, qu’il agrandit et décora de divers objets et meubles qu’il avait commencé à réunir là depuis une bonne décade, fut prêtée à la fin de l’année 1951, en cet été qui commençait alors, et confiée aux bons soins d’une personne de confiance connue du poète. Cette personne était – et se devait de l’être- étrangère aux opinions politiques du poète. Cette condition, dans les circonstances de l’époque, était indispensable. Neruda se trouvait hors du Chili ; exilé pour échapper à la persécution d’un apprenti-tyran déjà presque oublié. Sa maison ne pouvait rester fermée longtemps ou sembler abandonnée ; le danger qu’une quelconque nuit elle fût saccagée, brûlée ou détruite, était imminent.

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COUVERTURE DU LIVRE
MI PEQUEÑA HISTORIA DE PABLO NERUDA
D'ARTURO ALDUNATE PHILLIPS.


Arturo Aldunate Philips et son épouse Lucia y passèrent les mois de janvier et février 1952. Le paysage côtier leur plut tellement, que ce même été, ils achetèrent un terrain dans le voisinage. Et aussi vite qu’ils le purent, ils commencèrent la construction d’un logement, qu’ils imaginèrent plutôt comme un bateau que comme une maison. Ils l’inaugurèrent fin février 1953, sous le nom de Marie Céleste. Et depuis lors, ce fut le Marie Céleste, si un jour il s’agissait d’un brick. Et la Marie Céleste, si un autre jour, le réveil se faisait en tant que goélette. Tout comme la maison de Neruda, le ou la Marie-Céleste des Aldunate Philips était né(e) en regardant la mer. Mais, comme précisa le poète, en regardant de l’autre pointe de l’île.

C’est ainsi qu’il y a un peu plus d’un demi-siècle, fut construit sur l’Ile Noire un brick-goélette qui n’en était pas un, sur l’autre pointe d’une île qui n’était pas non plus une île et n’avait pas de pointe. Ceci, qui est mais n’est pas- qui peut être ou ne pas être, est la principale caractéristique de ce que nous raconterons ici.

Dans son livre de souvenirs, Ma petite histoire de Pablo Neruda, Aldunate Phillips conte l’histoire des deux maisons. Il raconte comment et pourquoi pendant quarante ans il a maintenu une étroite, loyale et inaltérable amitié avec le poète.

Cette amitié débuta en 1939, quand à son retour de France au Chili, Neruda se mit en quête dans tout Santiago du personnage qui avait entrepris, une paire d’années auparavant, le 26 juin 1936, dans la Posada del Corregidor et dans le cadre des activités de la Société des Amis de l’Art, une discussion intitulée Le nouvel art poétique et Pablo Neruda. C’était lui, Arturo Aldunate Phillips, qui avait entrepris cette discussion couronnée d’un grand succès, reprise peu après sous forme de conférence dans le Salon d’Honneur de l’Université du Chili. (1)

C’était pour cette raison que Pablo Neruda voulait faire sa connaissance personnellement.

Peu après, le poète revint le chercher. Pour cette deuxième fois, il vint lui demander son soutien pour s’occuper des formalités face à don Carlos G. Nascimento au sujet d’un projet éditorial. Il espérait bien évidemment se mettre d’accord sur l’édition d’un livre. Mais il voulait obtenir en plus de l’éditeur, au moment de signer le contrat, une avance immédiate qui lui permît de financer l’achat très urgent d’une maison à moitié construite, vendue entre le port de San Antonio et les plages de Algarrobo. Il s’agissait bien-sûr de celle que nous avons mentionnée, et qui au fur et à mesure des années allait se transformer en sa fameuse maison de l’Île Noire. La maison - et surtout son environnement – avait fasciné Neruda de telle manière qu’il ne voulait perdre l’occasion de l’acheter sous aucun motif. Aldunate Phillips réussit positivement la médiation entre son nouvel ami et don Carlos Nascimento. Il en résulta un accord, dans lequel Aldunate Phillips s’investissait lui-même et qui rendait possible le miracle financier. 30 000 pesos d’avance sur les droits d’édition d’une sélection de poèmes – qui fut finalement éditée en 1943- transformèrent le rêve du poète en réalité. La médiation de l’ingénieur Aldunate Phillips s’était avérée nécessaire non seulement parce que 30 000 pesos représentait une somme non négligeable, mais aussi parce que Don Carlos ne pouvait décider d’aussi extraordinaires conditions pour un livre de poésies, sans compter auparavant avec l’accord de son principal associé, également ingénieur. Ce qui a dû primer pour que celui-ci, collègue de Aldunate – et qui plus est écrivain et éditeur de vocation- fût d’accord sans hésiter, a dû être son sens de l’humour très fin. Raúl Simón, puisqu’il s’appelait ainsi, signait sous le nom de César Cascabel ses célèbres articles humoristiques dans le journal La Nación . De son nom de plume, Raúl Simón rendait hommage à Jules Verne, français comme ses ancêtres. Comme tout bon lecteur de Jules Verne le sait, César Cascabel est le principal protagoniste du roman du même nom (1890). Ceci étant dit comme prétexte pour mentionner une première fois Jules Verne dans cette anti-investigation cascabelienne.

En 1953, une décade après l’apparition de la sélection de poèmes nérudiens qui était à sa charge, le rêve devint réalité, ce rêve de la maison –bateau estivale sur l’Île Noire de l’acteur du prologue de cette édition à la si curieuse gestation. Pourquoi Aldunate Philips donna le nom de Marie Céleste à sa maison n’est pas expliqué dans son livre de souvenirs. Sa lecture qui démontre que Neruda n’assistait ni au baptême ni à l’inauguration, ne laisse pas entrevoir d’indices permettant de soutenir que ce fût le poète qui l’eût suggéré. Tout comme il est possible que ce soit le contraire. Cependant, il est fort probable que la mystérieuse histoire du navire Marie Céleste ait été connue de Neruda, bien avant de savoir que Aldunate Philips avait baptisé sa maison de ce nom. Légendaire depuis le commencement, cette énigmatique histoire – telle celle du Hollandais volant ou du Caleuche chilien- réapparaît sur un mode fantomatique de temps en temps – dans des revues, des journaux et des livres- plus spécialement lorsqu’on commémore quelque date en relation avec elle. Comme personne ne l’ignore, les énigmes de ce type fascinaient Neruda. Sans savoir si c’est pertinent ou non, nous dirons que Neruda écrivit Le fantôme du bateau cargo en 1932, année où l’on célébrait le soixantième anniversaire de l’inexplicable mystère de la Marie-Céleste. Ce cas énigmatique fit beaucoup parler de lui dans tous les ports du monde et donna lieu à de nombreuses spéculations. Dont quelques une d’entre elles faites par des auteurs que Neruda lisait. Tel est le cas de Sir Arthur Conan Doyle qui écrivit sa propre version et solution du mystère en 1884 ; renseignement qu’il convient aussi de mentionner ici, car Neruda date les faits en rapport avec le cargo Marie Céleste en 1882, se basant sur le récit de Conan Doyle. Ce qui est certain, c’est que la véritable histoire eut lieu dix ans auparavant. Il est aisé de trouver dans les mémoires de Neruda davantage de preuves quant à son intérêt pour ce grand mystère. Pareil sur l’Île Noire. C’est là que se trouve la belle et célèbre figure de proue qui porte ce nom. Il existe aussi des preuves de plus petit volume qui sont mises en bouteilles hermétiquement scellées : les bateaux en modèles réduits. Avant de continuer et pour mieux comprendre ce que nous présenterons ensuite, nous mentionnerons deux renseignements journalistiques datés de novembre 1922. L’un rappela dans divers hebdomadaires de l’époque qu’un demi-siècle s’était écoulé depuis que la Marie Céleste avait quitté le port de New York le 7 novembre 1872. Peu de jours après, en haute mer, le capitaine, sa femme et sa fille, ainsi que tous les membres de l’équipage disparaissaient mystérieusement du navire ; inexplicablement et sans laisser aucune trace.

Et l’autre que le 14 novembre 1889 la jeune journaliste Nellie Bly avait entrepris son sensationnel voyage autour du monde, elle aussi au départ de New York. Le motif pour rappeler ce fameux voyage de Nellie Bly à la une des nouvelles de 1922, était que la pionnière en vue du journalisme féminin était décédée cette même année. Il ne manquait encore qu’une décade pour arriver dans le vingtième siècle, Nellie Bly fit le tour du monde en 72 jours, surpassant, en chair et en os – et surtout en os, car elle revint à son point de départ avec une fracture du pied- le record de Philéas Fogg et son valet Passe-Partout, personnages fameux du non moins fameux Jules Verne ; auteur que nous mentionnons ici pour la deuxième fois, et ce ne sera pas la dernière.

Ceci dit, reprenons le fil en relatant une anecdote que conte Aldunate Philips dans sa petite histoire de Pablo Neruda. Il s’agit là –dans le grand recueil des anecdotes nérudiennes- d’une de celles que lui seul a racontées.

Arturo Aldunate Phillips se souvient que bien des années après la construction de sa maison – il ne cite pas de date exacte, mais comme dans son texte il existe clairement un avant et un après cinquième anniversaire de sa Marie Céleste, célébré en 1958, on peut en déduire que ce fut un peu avant – Pablo Neruda l’invita pour lui montrer une figure de proue qu’il avait ajoutée à sa collection. C’était, dit-il, la belle image sculptée en bois d’une jeune femme dont le visage ressemblait à celui de Lucía, son épouse.

Le poète appelait cette figure Marie Céleste, lui expliquant que lorsqu’il l’avait ainsi baptisée, il ignorait que sa maison-navire possédait le même nom. Considérant qu’il serait logique que celle-ci passât de ce fait en son pouvoir, Neruda lui aurait offert de la lui céder en échange d’un cadre qu’il possédait : une huile symbolique, appelée Les attributs de l’homme, cadre pour lequel le poète avait déjà manifesté antérieurement un grand intérêt. L’histoire se perd dans des détails de décès et d’héritages. Mais en résumé, on ne parvint pas à cette occasion à un accord sur l’échange du cadre contre la figure de proue et chacun garda son bien.

« JENNY LIND »
PHOTO LORENA ORMEÑO, 2019
Sans mettre en doute ce que relate Arturo Aldunate Phillips dans son livre, nous soutenons nous aussi, sans aucun doute, qu’il doit s’être agi d’une autre figure, et non pas de l’énigmatique, connue et admirée, de la plus belle de toutes les figures de proue, celle qui s’appelait Marie Céleste dans la collection nérudienne. Cela ne peut faire aucun doute pour personne. Car notre affirmation a un argument très fort, qui saute aux yeux en regardant simplement l’illustration de la couverture du livre de Aldunate Phillips. La photo de la figure de proue qu’il identifie là comme étant Marie-Céleste – et qu’il reproduit page 160- permet de vérifier immédiatement qu’il ne s’agit pas d’elle. La figure qu’il identifie comme étant Marie Céleste est Jenny Lind, le rossignol de Suède, l’amoureuse de Hans Christian Andersen.

Pourquoi cette confusion ? Ah, mystères nérudiens. L’évidente ressemblance des traits de Lucía de Aldunate avec ceux de cette figure, et on penserait d’ailleurs à tort qu’ils eussent été sculptés ainsi exprés- est un fait étrange et curieux qui ne dut pas échapper à l’observation du poète. Ce qui expliquerait pourquoi Neruda était disposé à la céder en échange du cadre. Celle-là, appelons-la pour l’instant «l’ authentique » Marie Céleste,- nous verrons qu’il ne possédait pas encore- il ne l’aurait échangée pour aucun trésor au monde.

Existerait-il la possibilité que la véritable Marie-Céleste fût celle avec laquelle Arturo Aldunate Phillips illustra en 1979 la couverture de sa petite histoire, c’est-à-dire Lucía (Jenny Lind) ? À cette question, on ne peut répondre qu’avec un non catégorique. Un non, valable pour le moins à partir du début des années soixante. Car dans Une maison dans le sable, éditée en 1966 à Barcelone, la Marie Céleste dont le portrait apparaît dans toute sa splendeur est celle que nous connaissons sous ce nom : la figure de proue la plus aimée et à l’histoire la plus relatée de toute la collection du poète. Voici ce qu’il dit, dans son propre livre, bien antérieur à celui de Aldunate Phillips :

« Alain (2) et moi l’avons tirée du marché aux puces où elle gisait sous sept couches d’oubli. En fait on avait du mal à la distinguer parmi les lits démantibulés et les ferrailles tordues. Nous l’avons portée jusqu’à la voiture d’Alain, attachée au-dessus, et ensuite dans une caisse, avec beaucoup de retard, elle est arrivée à Puerto San Antonio. Solimano (3) la sauva de la douane, intacte, et me l’apporta jusqu’à l’Île Noire. Mais moi je l’avais oubliée. Peut-être bien que je conservais le souvenir de cette apparition poussiéreuse parmi la ferraille. C’est seulement lorsque nous défîmes la petite caisse que nous sentîmes l’étonnement de son impondérable présence.

Elle était faite en bois sombre et était si parfaitement douce ! Le vent l’emporte en soulevant sa tunique ! Et à la naissance de ses seins, une broche sauvegarde son décolleté. Elle a deux yeux anxieux et la tête offerte au vent du large. Pendant le long hiver sur l’Île Noire, quelques larmes mystérieuses coulent de ses yeux de cristal et restent sur ses joues, sans choir. La concentration de l’humidité, disent les sceptiques. Un miracle, dis-je avec respect.

Je n’essuie pas ses larmes, qui sont peu nombreuses, mais qui brillent tels des topazes sur son visage. Je ne les essuie pas, car je me suis habitué à ses pleurs cachés et tus, comme si on ne devait pas les remarquer. Passent ensuite les mois froids, arrive le soleil et la Marie Céleste sourit, tendre comme le printemps. Mais, pourquoi pleure t-elle ?

Dans J’avoue que j’ai vécu, il ajoute :

« J’ai des figures de proue masculines et féminines. La plus petite et la plus délicieuse, que Salvador Allende a tenté à plusieurs reprises de m’arracher, s’appelle Marie Céleste. Elle a appartenu à un navire français, de taille moyenne, qui sans doute n’a pas navigué, si ce n’est sur les eaux de la Seine. Elle est de couleur sombre, sculptée en coin ; et depuis tant d’années, elle s’est obscurcie définitivement. C’est une petite femme qui semble voler sur les forces du vent sculptées dans de beaux habits Second Empire.

Au-dessus des fossettes de ses joues, ses yeux de faïence regardent l’horizon. Et même si cela semble étrange, ces yeux pleurent durant tout l’hiver, tous les ans. Personne ne peut l’expliquer. Il se peut que le bois brun recueille une certaine humidité par imprégnation. Mais ce qui est certain, c’est que ces yeux français pleurent en hiver, et que je vois chaque année les précieuses larmes couler sur le petit visage de Marie Céleste. »

Et il insiste dans Je suis né pour naître, regardant peut-être une photographie qui apparaît en 1964 dans Génie et figure de Pablo Neruda (Margarita Aguirre) «... de cette longue caisse pareille à un cercueil sort un doux visage de femme, de hauts seins en bois qui coupèrent le vent, des mains imprégnées de musique et de saumure. C’est une figure de femme, une figure de proue. Je la baptise Marie Céleste, car elle porte en elle le mystère d’une embarcation perdue. J’ai trouvé cette radieuse beauté dans un bric à brac de Paris, ensevelie sous de la ferraille désuète, défigurée par l’abandon, cachée sous de sépulcrales guenilles de faubourg. Située maintenant en hauteur, elle navigue à nouveau vive et fraîche. Chaque matin, ses joues se couvrent de mystérieux pleurs ou larmes marines. »
Ces larmes, sa phrase : « je la baptise Marie Céleste, car elle porte en elle le mystère d’une embarcation perdue » , et un paragraphe d’un de ses articles paru en 1966 dans la revue « Ercilla », et ensuite dans J’avoue que j’ai vécu : « Le maître Hollander me fit également un grand plaisir en effectuant pour moi deux versions de la Marie Céleste qui depuis 1882 est devenue la reine , le mystère des mystères », nous ont incités à faire une anti-investigation de ces énigmes, mais surtout de ces larmes…

Le fait que nous connaissions en partie l’histoire du bateau et la version romancée par Conan Doyle eut également une influence. Et aussi parce que nous connaissions le maître Hollander. Nous parlerons d’abord de celui-ci, en nous remémorant d’agréables souvenirs à la manière de Aldunate Phillips :

Au sud de Concepción, après avoir traversé le Bío Bío et continué jusqu’à la Zone du Charbon, dans le golfe de Arauco, au bord de la mer, entre Lota et Schwager, on trouve la ville de Coronel. Là, dans la rue Los Carrera au numéro 254 vécut jusqu’au début des années 60 le peintre don Tulio García París avec son épouse madame Norma Albisini – assistante sociale pour les mineurs de charbon- une fille et un fils. Ce dernier fut le compagnon d’études de l’auteur de ces lignes à l’université de Concepción. La maison des García Albisini fut une de celles, peu nombreuses dans cette paisible rue Los Carrera, à ne pas être endommagée lors du tremblement de terre de mai 1960.

Ceci permit que les cadres du peintre, ses dessins, ses livres et ses objets, qui étaient en grand nombre dans cette maison, fussent sauvés du cataclysme, comme si ou rien ou presque s’était passé. A la grande joie de Don Tulio, dont l’intérêt pour tous les aspects de la culture était- et est puisqu’il est toujours vivant- inépuisable. Pendant de nombreuses années, il représenta, à Coronel et dans toute la zone, l’intellectualité de son parti, et ce de manière inégalée. L’importance politico-sociale de la Zone du Charbon rendait possible les visites de personnalités à Coronel. Juste à côté de la maison de Don Tulio, dans une grande bâtisse qui bien des années auparavant se nommait Hotel La Bomba et qui avait souffert des conséquences du séisme de si mauvaise manière qu’il fallut ensuite l’abattre, se trouvait le bar-restaurant Hidalgo, appartenant à un républicain espagnol à la grande activité politique. Le grand peintre mexicain Diego Rivera, le poète Pablo de Rokha et d’autres gens intéressants fréquentèrent ce bar qui n’existe plus. Pablo Neruda s’y trouva à plusieurs reprises. Une fois, il se fit accompagner par Don Tulio García jusqu’à une modeste demeure située à environ 800 mètres du bar, dans une étroite ruelle au sable tassé au rouleau qui, sans en être la continuation à la limite sud de Coronel, était une sorte de prolongation piétonnière de la rue Los Carrera. Aux fenêtres de cette maisonnette, qui servaient de vitrines, s’exposaient pour la vente quelques objets faits manuellement qui ravissaient le poète : les bateaux que construisait don Carlos Hollander avec une incroyable maîtrise à l’intérieur de bouteilles. Nous y vîmes une fois le maître.

Neruda acheta toute une flottille au maître Hollander. Et comme ils conversaient à chaque visite, un jour, il résuma tout ce qu’il savait à son sujet et écrivit un article qu’il publia dans un journal à fort tirage ; le poète présenta don Carlos à tout le Chili. De plus, il lui passa un jour une double commande : construire un bateau très spécial, la Marie-Céleste, deux fois. Pour quel motif et dans quel but voulait-il posséder la Marie Céleste en double version ? Neruda ne donna aucune explication. Et personne ne lui posa jamais la question. Don Tulio non plus. Peut-être fût-ce pour changer l’une par l’autre vue par ici. Mais si tel fut le cas, le troc ne se réalisa pas. Les deux bouteilles identiques sont à l’Île Noire. On pourrait dire que, mise en bouteille ou sculptée, la Marie Céleste ne se changeait pas de but en blanc. Don Carlos Hollander construisit deux fois la miniature à l’intérieur d’une bouteille, sans savoir si elle était ressemblante à l’original.

Car ne disposant pas de photo ou d’autres renseignements graphiques, il dut s’en tenir aux descriptions. Réussissant à réaliser en trois dimensions des miniatures pour qu’on les vît de la même manière qu’on voyait probablement la Marie Céleste du grand mystère de la mer.. La même chose concernant une gravure connue depuis plusieurs décades. Ainsi que pour des timbres émis par Gibraltar montrant son image supposée. Ainsi reproduite, il s’agit et il ne s’agit pas de la Marie Céleste. A Gibraltar, on examina le navire. Il s’agissait d’examens qui prétendaient tirer au clair des aspects judiciaires et criminels et que l’on fit minutieusement figurer par écrit au protocole. Le navire y est décrit de proue en poupe, de babord à tribord. Dans ces protocoles, il n’est fait aucunement mention que la proue ait été décorée d’une figure. C’est-à-dire qu’elle manquait d’ornements de ce genre.

Ceci ne doit pas nous faire penser que Pablo Neruda eût assuré le contraire. Ou qu’il eût prétendu faire croire qu’il possédât dans sa collection la figure de proue de ce navire-là. Rien de tout cela. Dans les paragraphes cités précédemment, il est très clair qu’il découvrit une figurine en bois dans une brocante parisienne du marché aux puces et qu’il pensa – il se peut que le commerçant qui la lui vendit le lui eût dit ainsi- qu’elle avait décoré, aux temps passés, la proue d’un navire fluvial sur la Seine, un bateau disparu à tout jamais. Peut-être fût-ce cela qui l’intéressa le plus. Les navires fluviaux ont une importance dans la biographie du poète : c’est à bord de l’un d’entre eux qu’il découvrit la mer.

De Carahue à Puerto Saavedra, Neruda navigua avant d’être Neruda. Et après aussi.

C’étaient des embarcations qui manquaient de figures de proue, mais qui avaient des yeux. Le Saturne par exemple dévorait de ses yeux de proue l’adolescent maigrelet et rêveur qui attendait anxieusement sur le quai, des lettres qui peut-être avaient embarqué. Et si ce n’était pas le Saturne, c’était le Cautín, ou le Naguilán, ou l’Etoile du Sud. Mais le Saturne était celui qui l’hypnotisait de ses yeux. Et il ne l’oublia jamais, même s’il n’y a guère de preuves. Après le tremblement de terre de 1939, la navigation fluviale sur le río Imperial, de Carahue à Puerto Saavedra se réduisit au minimum, pour ensuite disparaître avec tous ses bateaux. Y compris l’Etoile du Sud disparut. Cela ne lui servit à rien de porter le nom d’un livre que Neftalí Reyes, ou Pablo Neruda, lut un été à Puerto Saavedra* : L’Etoile du Sud de Jules Verne.

Revenons à ce qui nous occupait : à la figure de proue appelée Marie Céleste. Sarita Vial et Alain Sicard sont d’accord pour signaler que cette figure en bois découverte à Paris, avait dû arriver à l’Île Noire au début des années soixante. Alain Sicard, très aimable comme à son habitude, confirme ce que dit Neruda dans Une maison dans le sable et répond à notre question quant à « sa voiture » , il s’agissait en fait d’un Renault 4 x 4 d’alors, rien moins que luxueux, mais commode pour ce genre de nécessités. Sarita, de son côté, tout aussi sympathique, nous raconte que, très fièrement, Neruda lui présenta la toute nouvelle arrivée Marie Céleste à l’Île Noire, qui occupa immédiatement une place spéciale dans sa maison. Personne ne sait comment s’appelait en France la figurine de bois sombre et aux yeux de porcelaine qui pleurent parfois. Le fait est que Neruda la baptisa – ou la rebaptisa- Marie Céleste à l’Île Noire.. Sans que cela signifie que le bateau voué à la démolition, dont on avait démonté la figure de proue qui après je ne sais quelles péripéties vint à se retrouver sur le marché aux puces de Paris et de là au Chili, se soit également appelé Marie Céleste. Pas plus que la figurine de sa collection qui (après s’être appelée Marie Céleste ?) porte le nom de Jenny Lind, appartint au navire du même nom. Le poète prit la licence poétique de la nommer ainsi, même si elle n’avait pas grand-chose en commun avec la célèbre soprano dont Hans Christian Andersen tomba éperdument amoureux. La figure de proue authentique, faite à l’image et à la ressemblance de Jenny Lind, le rossignol de Suède, existe. Oui, elle existe , et elle est bien à l’abri dans un musée qui n’est pas celui de l’Île Noire. Neruda devait le savoir, mais comme poète, il avait la liberté de baptiser et rebaptiser ses jouets, ses maisons, ses amours, etc, comme bon lui semblait, et selon son envie ludique et poétique. Nous pensons ne pas nous tromper en disant, par exemple, que s’il a baptisé l’Île Noire « Île Noire », cela est dû au fait que lorsqu’il visita pour la première fois l’endroit, ce qui le fascina plus que la maison plus, ce fut le site, qui lui rappelait terriblement un lieu d’où, quelques années auparavant, en Orient, tel Sandokan à Mompracem, il voyait l’île de Sumatra. Dans l’une des lettres qu’il envoya de là-bas à Eandi, il appelle Sumatra « l’Île Noire ».

A force de divaguer et d’élucubrer sur telle ou telle chose, ainsi que de consulter telle et telle source d’information et d’imagination, nous ne nous sommes rendus compte qu’à la mi-novembre que l’année 2005 touchait à sa fin. Ce qui rendit le sujet urgent. Car 2005 était l’année Jules Verne ! Il fallut donc écrire et publier, dans ce qu’il restait de l’année, ceci que le patient lecteur est en train de lire.

Nous révélerons donc pour terminer ce que veut dire ceci. Mesdames et messieurs, ajoutant ce témoignage aux hommages rendus à Jules Verne, à l’occasion du centenaire 1828-1905 / 2005, nous allons faire connaître le nom original de la belle figure en bois que Pablo Neruda, lorsqu’il la sortit de la caisse dans laquelle elle avait traversé les mers pour accomplir son destin à l’Île Noire, rebaptisa du nom de Marie Céleste. Nous ne nous étendrons pas sur des détails en rapport avec les méthodes employées pour mener à bon terme cette anti-investigation digne de Sherlock Holmes. Le temps presse, et la preuve graphique, argument frappant que nous fournirons, parle d’elle-même.

La figure de proue nérudienne d’une embarcation de la Seine, qui dans la collection de l’Île Noire se nomme Marie Céleste, portait en France le nom d’une jeune et jolie dame – en plus d’être courageuse- qui rendit visite un jour à Jules Verne, dans sa maison d’Amiens, pour lui faire part du voyage qu’elle était en train d’effectuer autour du monde, à l’égal de Phileas Fogg, tout à fait certaine de pouvoir le faire seule et en moins de quatre-vingts jours. Et parce qu’elle le réussit effectivement, elle devint très célèbre à son époque, même si aujourd’hui presque plus personne ne se souvient de son extraordinaire aventure..De son nom, on baptisa des locomotives, des bateaux, des voitures et autres moyens de transport : Nellie Bly. Ce nom, tiré d’une chanson du populaire auteur de Oh Susanna dont peu se souviennent également, était le nom de plume d’Elisabeth Cochrane, toute jeune journaliste au New York World, le fameux journal de Joseph Pulitzer.

Son nom de famille laisse penser à une possible parenté entre Nellie Bly et Lord Cochrane, mais il n’en est rien. Certes, Jules Verne mentionne « notre » lord Cochrane au chapitre III de l’Archipel en feu, publié conjointement avec l’Etoile du Sud. Mais ceci correspond à une autre histoire qui n’a rien à voir avec celle que nous finissons de relater.

Le retour de Nellie Bly à New York, le 25 janvier 1890, fut célébré en apothéose à Broadway. Ce n’était pas pour rien : Nellie avait mis 72 jours, 6 heures, 11 minutes et 14 secondes pour faire le tour du monde !!
La spectaculaire nouvelle arriva à Amiens par câble le jour même et fut immédiatement communiquée à Jules Verne.

En France, un artiste dont le nom est oublié aujourd’hui, sculpta magistralement dans une pièce de bois de chêne d’Amiens, une superbe figure de proue pour une embarcation fluviale française, en hommage à cette toute jeune femme, quasi enfant, et à Jules Verne.

La figure sculptée à l’image et à la ressemblance de Nellie Bly est d’une étonnante fidélité. Bien des années plus tard, dans un pays lointain, cette figure pleurerait, car tout ce qui lui donna forme un jour, tomba dans l’oubli. Et parce que le bateau fluvial dont elle ornait la proue, disparut dans le fleuve à tout jamais. Et surtout, parce que là-bas, à l’autre bout du monde, même tant aimée et admirée, on l’appelait – et pour toujours peut-être – d’un nom qui n’était pas le sien : Marie Céleste.

C’est pour cela que tu pleures, Nellie Bly !

© Enrique Robertson Décembre 2005 
Traduction   Nicole Pottier

NOTES

(1) Publiée ultérieurement sous forme de livre par Editorial Nascimento.
(2) Prof. Alain Sicard. Grand érudit de l’œuvre et ami de Neruda. Poitiers, Francia.
(3) Manuel Solimano, `el gran cacciatore'; genevois chilien, grand ami de Neruda.
(4) Sarita Vial. Poétesse y journaliste. Auteur de Pablo Neruda en Valparaíso, grande amie du poète.
(*) ...je me nourrissais de Salgari et Jules Verne à Puerto Saavedra (P.Neruda, entrevue BBC Londres).
Principales Oeuvres consultées:
- Obras Completas de Pablo Neruda. Tomos I -V. (a cargo y con notas del Prof.Hernán Loyola).
- Las Furias y las Penas. Tomos I y II. David Schidlowsky.
- Obras Completas de Julio Verne.
- Mi pequeña historia de Pablo Neruda, Arturo Aldunate Phillips Santiago, Editorial Universitaria, 1979

samedi 27 novembre 2010

« HOMMAGE À PABLO NERUDA – LA POÉSIE VINT ME CHERCHER »

Découvrir, mieux connaître ou entrer dans l'univers de Pablo Neruda ...

Engagée depuis de nombreuses années dans la diffusion d'œuvres poétiques, l'association Aïxos propose ainsi un dialogue fécond entre texte et musique par la mise en scène et en musique de l'oeuvre de Pablo Neruda. 

Ce spectacle a été créé lors du Printemps de la Poésie 2009, dans le cadre d'une année consacrée au tango et à la danse par l'Ecole Municipale de Musique et la ville de Concarneau.


Interprétation des textes : Dominique Dieterle / Piano : Elizabeth Pichavant 



5 décembre 2010 à 15h
Auditorium / Médiathèque des Ursulines

samedi 13 novembre 2010

НЕРУДА, ПАБЛО


Неруда, Пабло 1953

Па́бло Неру́да (исп. Pablo Neruda — псевдоним, принятый в качестве основного имени; имя, данное при рождении: Рика́рдо Элиэ́сер Нефтали́ Ре́йес Басоа́льто, исп. Ricardo Eliécer Neftalí Reyes Basoalto) (12 июля 1904—23 сентября 1973) — чилийский поэт, дипломат и политический деятель, сенатор республики Чили, член Центрального комитета Коммунистической партии Чили. Лауреат Международной Сталинской премии «За укрепление мира между народами (1953) и Нобелевской премии по литературе (1971).

jeudi 11 novembre 2010

巴勃罗·聂鲁达


巴勃罗·聂鲁达
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帕布罗·聂鲁达

勃罗·聂鲁达(Pablo Neruda,1904年7月12日-1973年9月23日),原名內夫塔利·里卡多·雷耶斯·巴索阿尔托(Neftali Ricardo Reyes Basoalto),当代智利诗人,1971年诺贝尔文学奖获得者。
目录

[编辑] 早年

聂鲁达出生于智利中部的小镇帕拉尔(Parral),父亲(José del Carmen Reyes Morales)是一位铁路工人,母亲(Rosa Basoalto de Reyes)是一名小学教师。聂鲁达出生不久,他的母亲因严重的肺结核去世,两岁时聂鲁达随父亲搬迁至特穆科(Temuco)城,在那里,他的父亲与一位女士(Candia Marvedre)结婚。聂鲁达很爱他的继母,在他以后的诗作中有很多篇幅是献给这位母亲的。

聂鲁达10岁时就开始写作诗歌,1916年他遇到其生命中第一位启蒙老师,智利诗人加夫列拉·米斯特拉尔(Gabriela Mistral),加夫列拉在聂鲁达的文学创作上给了他很多鼓励,1971年,当聂鲁达获诺贝尔文学奖时,他表示这个奖应该属于加夫列拉。13岁时,聂鲁达在《明日》(La Mañana)杂志上刊登了其第一篇文章。1920年,聂鲁达开始在塞尔瓦奥斯塔尔杂志上刊登短文和诗,为了避免引起父亲的不满,他以自己仰慕的捷克诗人扬·聂鲁达(Jan Neruda)的姓氏为自己取了笔名“聂鲁达”。4年后,聂鲁达凭借诗集《二十首情詩和一首绝望的歌》(Veinte poemas de amor y una canción desesperada)赢得了巨大的声誉。
[编辑] 外事生涯

1927年,23岁的聂鲁达被智利政府委派出任驻缅甸领事,之后的8年里他先后到过锡兰、爪哇、新加坡、布宜诺斯艾利斯、巴塞罗那以及马德里。这期间,聂鲁达出版了《热情的投掷手》(El hondero entusiasta)和《土地的居民》(Residencia en la tierra),这两部诗集中蕴含着一种突破,不仅在写作技巧上,更是在思想上。西班牙内战爆发,聂鲁达的一位朋友,西班牙诗人,洛尔卡(García Lorca)被谋杀,这两件事情很深的影响了聂鲁达致使他投身于民主运动的事业中。当聂鲁达被委派出使法国的时期,他帮助了大量西班牙难民前往智利定居。1942年,聂鲁达写长诗赞扬苏联红军在斯大林格勒的战斗,同年,他加入共产党。
[编辑] 流亡生活

1945年,聂鲁达当选议员,他公开反对总统魏德拉(González Videla)以及被右翼极端分子控制的智利政府,也因此被驱逐出国,他在智利躲了两年后1949年逃往墨西哥。期间,聂鲁达前往苏联,在那里他受到了热烈的欢迎。在聂鲁达放逐生活的后半段,他住在意大利靠近海边的一个小镇上,在那里他每天到海边听海的声音,写诗。
[编辑] 晚期

当反对魏德拉势力的战斗在智利国内取得胜利,对左翼分子拘捕的命令撤销后,聂鲁达回到久别的智利。1953年,聂鲁达获斯大林奖,当时的苏联文坛形势紧张,政府在思想上实行独裁,《日瓦戈医生》的作者帕斯捷尔纳克被打上反动的标志驱逐。聂鲁达在他1958年的选集《放纵》(Estravagario)中反思了他的马克思主义理想。1957年,其在布宜诺斯艾利斯访问期间被捕。此后,聂鲁达开始旅行,他去了古巴和美国,1970年当萨尔瓦多·阿连德当选总统后,聂鲁达被任命为智利驻法国的大使。1973年9月23日,因为白血病,聂鲁达逝世。他逝世前不久,智利发生政变,阿连德死于政变,聂鲁达在智利的两处住所被洗劫一空。
[编辑] 个人生活

聂鲁达的一生有两个主题,一个是政治,另一个是爱情。他早期的爱情诗集《二十首情歌和一首绝望的歌》被认为是他最著名的作品之一。1930年,聂鲁达在爪哇与荷兰人玛丽亚·哈根纳尔(María Antonieta Hagenaar)结婚,他们在思想上有着很大的差别,9年后,两个人离婚。此后,聂鲁达与一位法国姑娘相处了一段时间。1943年,聂鲁达娶了他的第二任妻子,阿根廷画家卡瑞尔(Delia del Carril),1955年离异。几年后,聂鲁达遇到了他此生的挚爱,智利女歌唱家乌鲁提亚(Matilde Urrutia),1960年,聂鲁达将《一百首爱情十四行诗》(Cien Sonetos De Amor)献给乌鲁提亚,他认为乌鲁提亚跟他最像,他们都是智利这块土地上的孩子,乌鲁提亚是他的爱,是他的灵感。他们1966年结婚,婚后的生活幸福。
[编辑] 参见

* 西班牙语诗人

[编辑] 漢語譯介
[编辑] 聶魯達在中國大陆

中國譯介聶魯達詩的第一人是袁水拍(從英語譯本轉譯),從西班牙語原文直譯聶魯達詩的第1人是王央樂,其他譯者還有王永年、張廣森(筆名林之木)、趙振江、陳用儀(筆名亦咸)等。

林光從原文譯出聶魯達回憶錄《回首話滄桑》。
[编辑] 聶魯達在台灣

1970年代末到1980年代初,台灣的陳黎(原名陳膺文)和張芬齡(陳黎的愛人)2位中學英語教師據西英對照本譯出許多聶魯達詩(2人大學時在英語專業以外,也學習了西班牙語),是台灣首度譯介聶魯達。

台灣中央研究院社會學研究所的李宗榮另譯有《20首情歌與1首絕望的歌》。
[编辑] 参考资料

Pablo Neruda lu en scène

autour de la culture hispanique (conférence dansée sur le flamenco, soirée de découverte de la littérature hispanophone, ateliers de fabrication d'éventails pour les enfants...). La compagnie du théâtre du reflet basée à côté de Nantes a donné à écouter un choix de textes en espagnol et en français du poète chilien Pablo Neruda.

lundi 8 novembre 2010

IN MEMORIAM D’ELLA BRAGUINSKAYA

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COUVERTURE RUSSE DU LIVRE J'AVOUE QUE J'AI VÉCU, LES MÉMOIRES DE NERUDA, 
TRADUCTION DE LIUDMILA SINYANSKAYA ET ELLA BRAGINSKAYA

Ella Vladimirovna Braguinskaya est née le Jour de l'an de 1926 à Moscou, et a obtenu son Diplôme de traductrice en 1954 à l'Institut Pédagogique de Langues Étrangères (aujourd’hui l'Université d’État de Linguistique de Moscou).

Elle a travaillé de 1957 à 1983 à la Bibliothèque de littérature étrangère Margarita Ivanovna Rudomino et fut pendant des nombreuses années membre de l'Union d'Écrivains de Russie.
Ella Braguinskaya fut une amie très proche de Pablo Neruda et de son épouse Matilde Urrutia, qu'elle accompagnait durant leurs visites en Union soviétique. Elle fut aussi l’amie de plusieurs écrivains et intellectuels chiliens tels que Francisco Coloane, Diego Muñoz, Juvencio Valle et Volodia Teitelboim, et elle a visité le Chili durant les années 60.


L’écrivain chilien José Miguel Varas, qui l’a fréquentée pendant ses années d’exil à Moscou, a déjà commenté sa cordialité et sa très grande culture, ainsi que son remarquable sens de l'humour.


En 2002, la traductrice reçut des mains du Président chilien Ricardo Lagos l’Ordre Gabriela Mistral, la plus haute récompense chilienne octroyée aux personnalités s’ayant distingué dans le domaine de l'éducation, la culture et le développement de l’enseignement.


En 2005 elle reçut aussi du gouvernement espagnol le Diplôme d’honneur Don Quichotte de la culture hispanique.


Ella Braguinskaya était une des plus importantes traductrices de l'espagnol en Russie, et elle était l’amie de nombreux intellectuels hispanophones. Ella jouissait d’une grande renommée dans les cercles littéraires russes grâce à ses brillantes traductions des oeuvres de Gabriel García Márquez, Julio Cortázar, Jorge Luis Borges, Gabriela Mistral, Rafael Alberti, Pablo Neruda et de beaucoup d'autres romanciers et poètes espagnols et latino-américains.


Ella Vladimirovna Braguinskaya a été inhumée le 4 juin 2010 dans le cimetière Vvedenski, suite à une messe à l'église Saint-Pierre-et-Saint-Paul à Lefortovo, ancien arrondissement du sud-est de Moscou.

FRAY LUIS DE LEÓN (1528-1591)

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Fray Luis de León, paru dans une dans une biographie de James Fitzmaurice-Kelly. Image dans Wikipedia
Fray Luis de León, « le cygne du Tormes », qu'on a appelé « le Fénelon de l'Espagne », admiré par Bossuet et par Cervantes, est le représentant le plus typique de la Renaissance dans la péninsule Ibérique, car il a fait la synthèse du lyrisme et de la pensée philosophico-théologique. Dans ce siècle de transition, où la tension s'exaspérait entre le naturalisme anthropocentrique et le fidéisme protestant, le maître de Salamanque repensa toute la scolastique à la lumière de l'humanisme (particulièrement érasmien, comme l'a deviné Marcel Bataillon) et de l'exégèse scripturaire. Âme horatienne et virgilienne, disciplinée par le stoïcisme, nourrie des prophètes d'Israël et pétrie d'ardeur chrétienne, il a apporté au problème de son temps une réponse déjà œcuménique, en faisant appel au « concert » (concierto), qui accorde les hommes sur certaines valeurs fondamentales : Dieu, la nature, l'art, la fraternité.

1. Un philosophe-poète, cible de l'Inquisition

D'ascendance partiellement juive, Luis de León, de l'ordre des Augustins, écouta à Salamanque Melchor Cano, Juan de Guevara et Domingo de Soto ; à Alcalá, il eut pour maître l'orientaliste Cipriano de la Huerga. Professeur de théologie à Salamanque, de 1560 à sa mort, il fut emprisonné par l'Inquisition, de 1572 à 1576 ; on lui reprochait de privilégier le texte hébraïque de l'Écriture, d'avoir traduit en castillan le Cantique des cantiques et d'entretenir des relations avec les « judaïsants ». Acquitté, il devint définiteur, éditeur de sainte Thérèse et provincial, en dépit d'un second procès d'hétérodoxie en 1582. Son chef-d'œuvre, Des noms du Christ (De los nombres de Cristo, 1583), est un gros traité (sous forme de dialogues, dans un cadre champêtre) sur quatorze noms attribués au Christ dans la Bible : Rejeton, Face de Dieu, Chemin, Pasteur, Montagne, Père du siècle futur, Bras de Dieu, Roi, Prince de la Paix, Époux, Fils de Dieu, Aimé, Jésus, Agneau. Ses autres ouvrages en espagnol sont : le Commentaire de Job (Exposición del Libro de Job), le Commentaire du Cantique des cantiques (Exposición del Cantar de los Cantares), La Parfaite Mariée (La Perfecta Casada) et des Poèmes (Poesías) qui font de lui l'un des plus purs classiques du Siècle d'or. Ses copieux travaux latins, inédits jusqu'à notre époque, sont notamment un De Incarnatione, un De Fide et un De Praedestinatione.

2. La métaphysique du Nom

La clef de sa doctrine est sa curieuse théorie du Nom, qui semble pressentir les actuelles recherches linguistiques et structuralistes. Le but de tous les êtres est de réaliser l'unité, à l'image de Dieu qui rassemble tout en lui ; par-delà leur diversité, toutes les créatures sont appelées à s'embrasser intimement, sans pour cela se fondre les unes avec les autres. Mais surgit un obstacle : la matérialité. C'est précisément pour triompher de cet empêchement que les noms ont été institués : ce sont des substituts des êtres réels et leur rôle est de les rendre présents à notre esprit, de manière à opérer en nous l'unité suprême et parfaite. Ils obéissent ainsi à des conditions très remarquables : la « dérivation » (le plus possible en accord avec l'idée exprimée), le « son » (l'identité sonore et les onomatopées) et la « figure » (la structure qui traduit les propriétés essentielles des êtres et des actions) ; dans certaines langues, comme celle d'Israël, les lettres elles-mêmes qui composent chaque nom sont susceptibles de se modifier ou de disparaître, selon les besoins ; le cas du tétragramme divin est, à cet égard, bien significatif.
Luis de León applique cette conception à la langue « vulgaire », c'est-à-dire nationale ; il se livre à une véritable « défense et illustration de la langue castillane », capable de rendre les nuances les plus subtiles de la spéculation abstraite ; d'où, chez lui, comme l'a noté Félix García (reprenant un titre de Juan Marichal), une « volonté de style ».
L'exégèse biblique se ressent également de cette doctrine du langage : il faut se reporter aux textes hébreux originaux, par-delà la version des Septante et la Vulgate ; il faut remonter au sens littéral ; il est souhaitable de diffuser au maximum les Livres saints, au moins en florilèges.

3. La doctrine de la paix

« Tout le visible est triste pleur », déclare l'Ode à Salinas ; le mal universel est décrit de façon pathétique par Luis de León. L'aspiration à la paix se trouve, en contrepoint, au cœur de l'homme, avec ses deux éléments de l'ordre et de la tranquillité. Mais il y en a trois sortes : la paix avec autrui, la paix avec soi-même et la paix avec Dieu ; la première et la troisième requièrent, en fin de compte, la seconde. Pour l'obtenir, les empiristes ont porté leur effort sur le corps ; les intellectualistes, sur l'esprit ; ils ont échoué les uns et les autres, car le mal réside dans la volonté, atteinte d'orgueil et de démesure : c'est le péché. Pour guérir notre vouloir, la grâce du Christ, médecin et pasteur, est seule puissante, pourvu d'ailleurs que nous nous y soyons préparés par la connaissance de nous-mêmes, la solitude, le devoir d'état, la justice et l'acceptation de la souffrance. L'Amour peut nous élever aux plus hauts sommets spirituels ; mais, contre Luther, les œuvres sont présentées par Luis de León comme indispensables, à condition de ne pas les confondre avec les simples rites ou cérémonies ; le Sermón de Dueñas fustige les pharisiens et les maniaques de la stricte observance et rappelle le primat de l'intériorité et de la charité effective.
D'où une éthique familiale insistant sur les vertus du foyer (contre l'assiduité des bigotes au culte) ; d'où aussi une morale politique et sociale assez hardie, sévère pour les tyrans, pour le capitalisme naissant, pour le colonialisme (le professeur salmantin appartient bien à cette democracia frayluna, si caractéristique de la vieille Espagne).

4. L'intuition lyrique

La poésie est, pour Luis de León, « un souffle céleste et divin » ; elle opère une véritable catharsis esthétique et nous élève à la transcendance. L'intuition de la nature (œuvre de Dieu) est frappante dans l'Ode à la vie de retraite, dans l'Ode à Felipe Ruiz (un De natura rerum en petit, mais ouvert sur l'Absolu), dans toutes ces liras, strophes à cinq vers que personne auparavant n'avait utilisées pour des sujets métaphysiques ou mystiques. Le sens du nocturne est ici capital (Nuit sereine) ; de même, la dilection pour la musique (Ode à Salinas, le professeur de musique, aveugle) capable de nous hausser au divin sous l'effet de ses rythmes et de ses nombres, comme chez Pythagore. Les poèmes proprement religieux (comme l'Ascension, l'Ode à Notre-Dame, Demeure du Ciel ) exhalent une aspiration invincible à l'Au-delà et au bonheur éternel.
« Le plus philosophe de nos mystiques et le plus mystique de nos philosophes », dit C. Muiños Saenz, en parlant de Luis de León. De fait, la culture profane, l'ascétisme et le haut mysticisme s'unissent chez lui dans un éclectisme supérieur, qui n'est pas syncrétisme, mais plutôt fécondation de la philologie humaniste par le christocentrisme ; raisonnable et inspiré à la fois, cet esprit libre, « à la nuque raide » (M. Legendre), a su unir fougue et modération dans une vision du monde aussi platonicienne qu'aristotélicienne, illuminée par la Bible.
Alain GUY

Œuvres de Luis de León

Opera omnia, Salamanque, 1895 ; De legibus, Madrid, 1963 ; Obras completas castellanas, Madrid, 1944 ; Les Noms du Christ (De los nombres de Cristo), trad. partielle H. Brossard, 1965, trad. complète R. Ricard, Paris, 1978 ; Poésies complètes, trad. B. Sesé, Paris, 1985 ; La Parfaite Mariée (La Perfecta Casada), trad. H. de Tauriers, Paris, 1925. Études A. BELL, Fray Luis de León, Oxford, 1925
J. CHEVALIER, Histoire de la pensée, t. II, Paris, 1956
A. COSTER, Luis de León, Paris, 1922
A. GUY, La Pensée de Fray Luis de León, Paris, 1943 ; Esquisse des progrès de la spéculation philosophique et théologique à Salamanque, au cours du XVIe siècle, pp. 45-57, Paris, 1943 ; « Luis de León et l'existentialisme », in Congreso Suárez-Balmes, III, pp. 375-385, Barcelone, 1948 ; Les Philosophes espagnols d'hier et d'aujourd'hui, Toulouse, 1956, trad. avec mise à jour, Buenos Aires, 1966 ; « Luis de León, penseur démocratique », in Bulletin hispanique, no 3-4, pp. 265-296, Bordeaux, 1973 ; Histoire de la philosophie espagnole, Toulouse, 1983 ; Fray Luis de León : 1528-1591, Paris, 1989
M. MENÉNDEZ Y PELAYO, Estudios de crítica literaria, Madrid, 1895
S. MUÑOZ IGLESIAS, Fray Luis de León, teólogo, Madrid, 195

GERARDO DIEGO (1896-1987)

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Le poète espagnol Gerardo Diego en 1979. Photo TIEDRA

Poète espagnol, professeur de littérature et excellent musicien. Gerardo Diego compose, en 1932, sa célèbre Anthologie de la poésie espagnole contemporaine, où s'exprime admirablement, à travers les déclarations des poètes eux-mêmes, l'esthétique de la génération de 1927. Son œuvre poétique, ample et variée, allie harmonieusement tradition et modernité ; elle se caractérise par la maîtrise de la forme, par la spontanéité et par la fraîcheur ; le sentiment religieux y est particulièrement bien rendu.

Diego définit ainsi sa double intention : il recherche, d'une part, « une poésie relative, c'est-à-dire fondée sur la réalité » et, d'autre part, « une poésie absolue ou tendant à l'absolu, c'est-à-dire fondée sur elle-même, autonome face à l'univers réel dont elle ne procède qu'au second degré ».

Ses premiers recueils révèlent l'influence de J. R. Jiménez et d'Antonio Machado : El Romancero de la novia (1920), Imagen (1922), Soria (1923). On y trouve des tentatives de poésie visuelle, typographique, à la façon d'Apollinaire. Manual de espumas (1924), avec sa profusion d'images, illustre avec éclat l'art poétique de l'ultraïsme et du créationnisme ; l'auteur avait contribué activement à ces deux mouvements qui célèbrent « l'anarchie des images ». Versos humanos (1925) reprend des formes métriques plus classiques. Au contraire, Fábula de Equis y Zeta (1932), sous le signe de l'irréalisme et de l'irrationnel, joue avec audace et humour des métaphores les plus déchaînées ; ce livre est dédié à Góngora, en l'honneur de qui le poète avait déjà publié, en 1927, une anthologie. Alondra de verdad (1941) donne un témoignage éclatant de la virtuosité technique atteinte par l'écrivain, de la qualité de sa sensibilité et de son sens aigu de la beauté. L'inspiration ne tarit pas dans les années suivantes : La Sorpresa (1944), La Luna en el desierto y otros poemas (1949), Limbo (1951), Biografía incompleta (1953), Amazona (1955), Sonetos a Violante (1961), Antología poética (1969), Versos divinos (1970). Outre un essai sur Manuel Machado (1975), d'autres recueils s'ajoutent aux précédents : Cementerio civil (1972), Carmen jubilar (1975), Poemas mayores (1980), Poemas menores (1980).

DÁMASO ALONSO (1898-1990)

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LE POÈTE ESPAGNOL DÁMASO ALONSO


Poète espagnol, Alonso appartient à la fameuse «génération de 1927 » qui, autour de Federico García Lorca, Jorge Guillén, Vicente Aleixandre, regroupe notamment Pedro Salinas, Rafael Alberti, Emilio Prados, Luis Cernuda, Manuel Altolaguirre, Gerardo Diego. Alonso est aussi l'un des critiques littéraires les plus renommés de l'Espagne actuelle et le fondateur d'une nouvelle école d'analyse stylistique. Né à Madrid le 22 octobre 1898, c'est d'abord vers les études scientifiques qu'il s'oriente. Il en gardera la rigueur, la précision et la clarté qui caractérisent ses études de philologie et de littérature. Dès 1923, il collabore à la Revista de filología española et au Centro de estudios históricos dirigé par Ramón Menéndez Pidal. Il fréquente aussi les milieux littéraires. En 1927, il célèbre, avec d'autres poètes, le tricentenaire de la mort de Góngora. Sa thèse sur la langue poétique de Góngora lui vaut, la même année, le Prix national de littérature. Ses éditions et ses commentaires des Soledades et du Polifermo, ainsi que ses nombreuses études sur le grand poète baroque, sont accueillis avec admiration et acquièrent aussitôt une autorité incontestée. En 1933, il obtient une chaire à l'université de Valence. En 1939, il succède à Ramón Menéndez Pidal à la chaire de philologie romane de l'université de Madrid. Ses travaux de critique et d'érudition se succèdent à un rythme rapide, sur Érasme, Gil Vicente, Bécquer, Carrillo de Sotomayor ou fray Luis de León. En 1942 paraît une étude admirable sur La Poesía de san Juan de la Cruz, suivie en 1948 de Vida y obra de Medrano (le tome II paraîtra en 1958). Publié en 1950, Poesía española : ensayo de métodos y límites estilísticos établit nettement les principes sur lesquels l'auteur fonde sa méthode d'analyse littéraire : rôle primordial de l'intuition, recours immédiat aux textes, examen rigoureux de la matière verbale (style, rythme, tons, lexique, référents, variantes, métaphores...) pour mieux comprendre la signification à quoi tout est subordonné : le message transmis directement d'une conscience à une autre conscience, de l'auteur au lecteur. Le style même du critique doit participer à cette transmission du message en se mettant, pour ainsi dire, en résonance avec lui. Membre de la Real Academia de la historia, directeur (depuis 1968) de la Real Academia de la lengua, directeur du département de philologie du Consejo superior de investigaciones científicas, docteur honoris causa de plusieurs universités d'Europe et d'Amérique, Dámaso Alonso voit son audience s'élargir à l'étranger, où il donne de nombreuses conférences. Son œuvre critique s'enrichit sans cesse : Poetas españoles contemporáneos (1952), Menéndez Pelayo crítico literario : las palinodias de don Marcelino (1956), De los siglos oscuros al de oro (1958), Cuatro poetas españoles : Garcilaso, Góngora, Maragall, Antonio Machado (1962), Del siglo de oro a este siglo de siglas (1962), En torno a Lope (1972). Si l'œuvre savante de Dámaso Alonso est extrêmement abondante, il n'en est pas de même de son œuvre poétique. Poemas puros, poemillas de la ciudad (1921) offre déjà le contraste entre une vision idéalisée et une vision désabusée de l'existence qui caractérise toute sa poésie, où il passe souvent une note sarcastique.
« OSCURA NOTICIA ». DEUXIÈME ÉDITION.
 DESSIN D'EDUARDO VICENTE. MADRID, 1944
Oscura noticia (1944) reprend avec plus d'insistance les thèmes du temps, de l'amour et de la mort dans une tonalité d'angoisse souvent déjouée par la dérision d'un humour grinçant. Le langage poétique, évitant toujours le sentimentalisme ou l'anecdote, mêle avec bonheur métaphores et symboles selon l'esthétique épurée de la «génération de 1927 », héritière, en rupture de ban, du modernisme de Rubén Darío. Publié aussi en 1944, Hijos de la ira (Fils de la colère) traduit, avec plus de révolte et d'indignation devant le mal et l'injustice, une vision tragique et angoissée du monde. Des images exacerbées, un ton de violence, des rythmes haletants expriment l'horreur d'un pays déchiré jusqu'au cœur par la guerre civile. Le poème Insomnio, qui ouvre le livre, est resté célèbre par cette prise en considération brutale et impitoyable des circonstances immédiates. La poésie soudain descend dans la rue : « Madrid est une ville de plus d'un million de cadavres (selon les dernières statistiques). / Parfois, la nuit, je me retourne et me redresse dans cette niche, où, depuis quarante-cinq ans, je pourris, / et où je passe de longues heures à entendre gémir l'ouragan, ou aboyer les chiens, ou bien doucement s'écouler la lumière de la lune. / Et je passe de longues heures à gémir comme l'ouragan... »

La guerre civile, la guerre mondiale, le chaos du monde ont changé désormais la sensibilité du poète. « Je cherchais, dira-t-il à propos de ce livre, une expression pour émouvoir le cœur et l'intelligence des hommes, et non pas les derniers raffinements pour minorités exquises. » Hijos de la ira marque, dans l'évolution de la poésie espagnole au XXème siècle, un tournant décisif. Les thèmes, le vocabulaire, le ton, les sentiments, tout s'appliquera dorénavant aux problèmes les plus urgents, quotidiens, religieux, politiques ou existentiels, tout en revendiquant, devant le désordre du monde et ses aberrations sanglantes, la dignité et la valeur de l'homme. Hombre y Dios (1955) met l'accent davantage sur les préoccupations religieuses, tandis que Gozos de la vista (1955-1956) exalte, avec plus d'insistance, à travers le sens de la vue, la beauté des choses et leur précarité tragique. Sous ces diverses modalités, l'ensemble de la poésie de Dámaso Alonso est traversé par une inquiétude d'ordre métaphysique devant l'ultime réalité, toujours pressentie sous l'apparence innombrable. En 1978, Dámaso Alonso obtint le « premio Cervantes », la plus haute distinction littéraire espagnole.
La guerre civile, la guerre mondiale, le chaos du monde ont changé désormais la sensibilité du poète. « Je cherchais, dira-t-il à propos de ce livre, une expression pour émouvoir le cœur et l'intelligence des hommes, et non pas les derniers raffinements pour minorités exquises. » Hijos de la ira marque, dans l'évolution de la poésie espagnole au XXe siècle, un tournant décisif. Les thèmes, le vocabulaire, le ton, les sentiments, tout s'appliquera dorénavant aux problèmes les plus urgents, quotidiens, religieux, politiques ou existentiels, tout en revendiquant, devant le désordre du monde et ses aberrations sanglantes, la dignité et la valeur de l'homme. Hombre y Dios (1955) met l'accent davantage sur les préoccupations religieuses, tandis que Gozos de la vista (1955-1956) exalte, avec plus d'insistance, à travers le sens de la vue, la beauté des choses et leur précarité tragique. Sous ces diverses modalités, l'ensemble de la poésie de Dámaso Alonso est traversé par une inquiétude d'ordre métaphysique devant l'ultime réalité, toujours pressentie sous l'apparence innombrable. En 1978, Dámaso Alonso obtint le « premio Cervantes », la plus haute distinction littéraire espagnole.


vendredi 5 novembre 2010

REVUE NERUDIANA N° 9

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Revue Nerudiana N° 9 

lundi 1 novembre 2010

FEDERICO GARCÍA LORCA (1898-1936)

[ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]Le poète Federico García Lorca.

L'expression poétique, nécessité sociale

Une présence trop brève
Il naît à Fuentevaqueros, près de Grenade, à l'heure où l'Espagne vaincue cède Cuba aux États-Unis en pleine expansion vers l'Amérique latine. Sans jamais perdre un contact vital avec sa terre et sa famille, il s'établit vers sa vingtième année dans la moderne Résidence des étudiants de Madrid. Il a renoncé à la carrière musicale. Il achève ses études de droit et de lettres ; mais, surtout, il ouvre ses fenêtres à la vie, à l'art et à la pensée de son temps, il se voue au métier de poète - lyrique, dramatique, voire « graphique » -, il se fait promoteur, conjointement, de l'avant-garde artistique européenne et de la plus profonde tradition nationale.


Une année au Nouveau Monde (1929-1930 : New York, puis Cuba) lui apporte le recul qui s'imposait face à des problèmes personnels lancinants, à la fois sexuels, sociaux et esthétiques. C'est alors, de concert avec l'effort d'épanouissement culturel de la IIe République, la période la plus heureuse et la plus active de sa vie ; il écrit, il est joué, il dirige à travers l'Espagne la compagnie théâtrale universitaire La Barraca. Il prend parti comme écrivain devant la montée des fascismes, guerre et oppression. Il en meurt (19 août 1936), fusillé à Grenade, sous l'autorité franquiste, tout au début de la guerre civile, comme mourront bientôt plus de dix mille hommes de sa province.


Communiquer pour vivre 


Aimer et être aimé. Comprendre et être compris. C'est toujours pour lui la même nécessité, la même difficile vocation, l'origine de la même quête passionnée.


Son premier livre, Impresiones y paisajes (1918 : Castille, Galice, haute Andalousie), son juvénile Libro de poemas (1921) sont nés de ce besoin et l'expriment sans cesse. Dès lors et jusqu'au bout, il y voit la source de tout art, la raison de sa soif d'expression lyrique, l'explication même de son tempérament dramatique. Il l'affirme jusque dans ses dernières déclarations (oct. 1935, févr. et juin 1936).


Au départ, le sentiment d'une séparation : qu'elle vienne d'une faute initiale ou d'un premier malheur, elle n'aura de fin, pense-t-il, que dans la mort, rupture et mal définitifs. Les seuls remèdes : l'amour sous toutes ses formes possibles, et l'acte répété, transmis, de la création artistique, qui est œuvre d'amour et d'autodiscipline, « communication d'amour ».
Le verbe poétique, lien d'amour 


L'art de Lorca reste toujours « parole », chant et geste dominé. Ce qu'il cherche à conjurer en disant sa douleur, sa révolte et sa lutte, c'est la rupture entre l'être humain et les autres vivants en harmonie naturelle avec le cosmos : il croit entendre leurs appels - « Federico ! » -, il les écoute et il voudrait - « douleur franciscaine » - être des leurs. C'est la perte de son enfance - imagination, sensibilité, force de joie libre et « nue » dans sa puissance fragile -, la perte de l'amour « humain » à peine entrevu au seuil de l'adolescence. C'est la froideur peureuse, l'incompréhension, l'éloignement de l'homme pour l'homme. C'est enfin, dans une acception moins religieuse que mythique et allégorique, le rejet réciproque de l'homme et de Dieu - cause douloureuse de ce qu'on a pu appeler l'« option luciférienne» de Lorca.


Voilà, chez ce poète incroyant mais nourri de tradition chrétienne, ce que la figure du Christ (Verbe-enfant, vie martyrisée, « amour et discipline », en acte) vient exprimer à chaque étape de son évolution vitale et artistique : dans les descriptions et les invocations des deux premiers livres, dans les Suites et le Poema del cante jondo (1923-1927), dans l'Oda al Santísimo Sacramento del altar (1929), dans le lyrisme épique du Poeta en Nueva York (1929-1930) - « Naissance du Christ », « Cri vers Rome », « Crucifixion » - et dans un des personnages centraux de son œuvre clé, El Público, dont le dernier manuscrit demeure inconnu. Son travail de créateur, sa « mystique charnelle », son sacrifice d'homme n'ont pas d'autre secret que cette conscience dramatique et ce refus actif de la séparation entre les êtres.



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Le poète Federico García Lorca, dans les années trente.

L'art, chaîne de solidarité spirituelle 


Lorca donne pour fin dernière à l'art, sous toutes ses formes, de rétablir une continuité explicite et expressive entre l'homme et la vie universelle, entre les hommes d'un même temps, entre ceux d'aujourd'hui et ceux qui les ont précédés d'âge en âge. Il prend place lui-même au cœur de ce réseau de « solidarité spirituelle ».


Ainsi, leur nature même l'exige, sa poésie et son théâtre plongent délibérément leurs racines dans la réalité naturelle, historique et sociale. Il l'explique en présentant au public le réalisme poétique du Romancero gitano (1928) ou du Poète à New York. Il le répète à propos de ses pièces les plus achevées et les plus célèbres : Noces de sang (Bodas de sangre, 1933), Yerma (1935), Doña Rosita la célibataire (Doña Rosita la soltera, 1935), La Maison de Bernarda Alba (La Casa de Bernarda Alba, 1936). Sans prétention métaphysique, sans volonté de système, avant toute formulation critique, il prend pour règle d'or de se mettre à l'écoute des êtres, et de les faire mieux entendre, à son tour. Il est fidèle à cette règle dès sa première comédie, vouée au Maléfice de la phalène (El Maleficio de la mariposa, 1920), que ses ailes ne peuvent porter jusqu'à la lumière céleste dont elle est amoureuse, comme à travers les aventures sans cesse reprises des personnages de son Guignol (1923-1935), jusqu'à la « Prière où le poète s'adresse à la Vierge » pour lui demander en grâce « la pure lumière des bestioles qui ont une seule lettre à leur vocabulaire ».


Pour rétablir le même courant, il s'efforce de retrouver le message parfois difficile mais limpide des maîtres du passé : sculpteurs des vieux christs ou des « ornements » des cathédrales, créateurs du chant grégorien, poètes de l'Orient et de l'Occident arabe, auteurs baroques. C'est ce contact qu'il cherche dans sa présentation du Cante jondo, chant primitif andalou, ou des Berceuses populaires, dans son analyse de La Imagen poética en don Luis de Góngora, mais, au même titre, par son Sketch de la pintura moderna et ses efforts de toute sorte pour promouvoir et diffuser l'art nouveau. À cela tend, aussi, son travail avec les acteurs-étudiants de La Barraca, puisqu'elle s'est donné pour but premier de restituer au peuple espagnol « son » grand théâtre du Siècle d'Or : trésor toujours actuel, exemple inactuel de courage et de liberté d'esprit. De même, sa recréation pour la scène du personnage légendaire de Mariana Pineda, l'approfondissement qui transforme cette figure romantique et ce symbole politique de la tradition grenadine révèlent avant tout au public de 1928 une leçon de complète générosité.


Cette tradition, il la continue par son œuvre, en maniant avec la plus grande liberté et en infléchissant selon sa courbe personnelle l'héritage qu'il a su s'approprier : la langue, la poésie et la musique populaires, dans ses livres en vers déjà cités, dans ses Canciones et ses Nuevas Canciones (1921-1924) ; la poésie « savante » (classique ou moderne, voire surréaliste), dans ses divers sonnets et dans ses Odes, dans Le Poète à New York et Le Divan du Tamarit. On trouve assimilés l'un et l'autre héritage dans la plupart de ses poèmes de maturité et dans tout son théâtre. C'est ainsi que Don Perlimplín, dans Amor de Perlimplín con Belisa en su jardín (1929-1933), issu des poètes et chanteurs de rue de Grenade, devient le héros d'une tragi-comédie raffinée et profonde, où tous les hommes et toutes les femmes sont impliqués. De la même façon, La Savetière prodigieuse (La Zapatera prodigiosa, 1930) garde sa fraîche vigueur tout en se faisant l'interprète d'un « apologue de l'âme humaine ».


Créatrice exemplaire aux yeux de Lorca, si l'on en juge par son Hommage, La Argentina, « héroïne de son propre corps », porte à la fine pointe du présent et au plus vif des cœurs modernes la tradition millénaire de l'art chorégraphique oriental. Il voit cet art ressusciter avec une grandeur nouvelle par la spontanéité alliée à la science et à la maîtrise que déploie cette artiste d'audience internationale. Il y trouve la leçon même qu'il a su donner pour son propre compte.
Logique vitale et engagement artistique


Logique poétique et loi du temps 


Lucidement, il a choisi de plus en plus, comme La Argentina, de suivre à corps perdu la « logique poétique », d'en affronter les conséquences et d'en payer le prix. Car cette logique, la sienne, est étrangère au sens commun, à la pensée rationnelle, et a fortiori au réalisme positiviste, à la prudence et au compromis. « Bien souvent, dit Lorca, elle attaque franchement l'intelligence et l'ordre naturel des choses. »


Cette logique explique l'artificialisme savant de ses poèmes d'allure classique, à la fois illustré et démenti par son Ode à Salvador Dali (1926), l'importance qu'il donne à la métaphore et l'usage qu'il en fait, surtout jusqu'à l'Ode au Saint-Sacrement. Elle éclaire l'expression et le message indirects, comme masqués ou différés, de son premier théâtre connu. Elle rend compte aussi du « réalisme poétique » de plus en plus conscient qui éclate dans ses dernières pièces, mais qui étincelait déjà dans son Guignol, et où ses grandes œuvres ont toujours puisé leur sève. D'ailleurs, cette logique irrésignée domine à chaque étape sa conduite artistique. Pour la suivre, Lorca se reconnaît incapable de « théoriser » sur la poésie et s'y refuse par principe, mais se veut conscient de ce qu'il fait, dirigeant son effort, contrôlant sa technique, et maître de ce « feu » qu'il manie parfois jusqu'au bord de l'obscurité.


Il vit la « poésie », sous ses diverses formes, comme une aventure et une lutte pour donner à l'inexprimable la voix qui lui est due. C'est pourquoi, selon lui, une même logique pousse l'écrivain, la danseuse, le chanteur de cante jondo et le torero, dont la Plainte pour Ignacio Sánchez Mejías (1934-1935) nous a laissé le modèle, à jouer leur jeu à mort, sans restriction et sans limite. Par là, elle les rend enfin dociles à la véritable « loi du temps ». Cette loi, qui les voue à la disparition et à l'oubli, est aussi celle de la création et de l'amour. Qui ne l'accepte pas, qui ne se risque pas tout entier, dans la vie aussi bien que dans l'aventure esthétique, qui n'ose pas jouer son as de cœur, le jouera malgré lui et mourra sans avoir vécu.


Voilà, sur le plan vital, ce que signifie le « Mystère du temps », Lorsque cinq ans seront passés, une des deux pièces « irreprésentables » que Lorca semble avoir rapportées des États-Unis - la seconde étant Le Public (1930-1936). Voilà, sur le plan de l'art, ce qu'exprime sa fameuse causerie où dialoguent et se confondent Jeu et théorie du « duende ». Force créatrice libre des entraves de la fausse pudeur et de la crainte, une fois pris le risque de destruction ou d'échec total pour agir aux frontières de l'inconnaissable, le duende s'empare de l'artiste et de ceux qui le suivent. Son inspiration les fait accéder de façon directe et immédiate à ce que le poète désigne comme « le centre » même « de l'Amour délivré du Temps ». Ils y brûlent dans un présent instantané sans commune mesure avec l'avancée et la dégradation progressives dont le temps historique et l'existence quotidienne semblent tissés.

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Le poète Federico García Lorca, dans les années trente.


Le corps et la terre des hommes 


On ne peut vivre cette « communication d'amour », réalisée dans le présent et en dépit de la mort, si ce n'est par le corps humain et grâce à lui. Elle n'a de sens que sur la terre, dans la seule vie que les hommes connaissent et puissent partager. Elle lie nécessairement la condition et la destinée du poète, et donc de Lorca dans ce rôle, au présent et à l'avenir de son peuple. C'est ce qu'il a compris, exprimé et vécu dans toute la mesure où il a pu le faire. Par la nourriture et le don de vie, par l'amour charnel, par l'expression (toujours nécessairement corporelle), le corps est notre seul moyen de communication avec les autres hommes et d'ailleurs avec tous les autres vivants, quels qu'ils soient. Biologique, physique ou morale, toute activité repose sur lui.


Dès le début, Lorca choisit, en tant qu'artiste, les domaines où l'écriture n'existe que pour être jouée ou dite : la musique ou la parole, une forme poétique faite pour la récitation et le jeu théâtral. Le vrai poète n'a que sa voix : la voix humaine, « matière et interprète de son art », dit Lorca dans sa Correspondance (1926). Le grand acteur n'a que son corps. Le mystère de l'incarnation, clé religieuse de la création et de l'histoire, figure pour Lorca le mode, l'explication et le symbole de l'acte poétique. Ce dernier est pour lui corporel et spirituel à la fois, comme l'acte d'amour.


Toute sa vie, il voit et dit l'amour platonique et l'amour « de tête » comme deux mensonges solidaires et complices de la jouissance étroite ou brutale, de la prostitution, de l'impuissance physique et morale des hommes et des femmes à s'aimer en vérité. Le premier Livre de poèmes, Le Poète à New York, Le Divan du Tamarit, Yerma, Doña Rosita, La Maison de Bernarda Alba tout entière peuvent en témoigner. Toutes ces œuvres parmi d'autres, mais plus clairement peut-être L'Amour de Perlimplín et Le Public témoignent aussi, par la bouche de Lorca, pour un amour complet, une érotique pure et multiple dans son objet et dans sa forme : celle qu'il a recherchée personnellement, selon son propre témoignage. Voisine en cela de l'union mystique et de la communion esthétique, l'union y serait indissociablement charnelle et spirituelle.


Adolescent, dès sa première exploration du monde grenadin et de l'Espagne, Lorca s'est heurté à l'abandon ou à l'étouffement culturel, à la fuite poétique ou religieuse, mais aussi à la faim, à la misère et à la maladie qui en est le signe, à la « terrible injustice sociale », comme à un mur où se brisait son élan de jeune écrivain. Dès Impressions et paysages et jusqu'à ses dernières déclarations, il a désigné ces plaies collectives comme objectif pour les tâches sociales de première urgence. Cette préoccupation demeure pour lui capitale et il s'y reconnaît pleinement dans la mesure où elle est liée à la condition même de la vie et de l'art, celui du Verbe avant tout autre. Car enfin, qui que nous soyons - tel serait le sens capital du dogme de la Résurrection - notre corps est notre seul bien : « Une idée s'exprime et elle est possible parce que nous avons une tête et des mains. Les créatures ne veulent pas être des ombres » (juin 1936).


Champ d'action, domaine et enjeu, la terre est notre seul royaume. Lorca s'en est persuadé de plus en plus. C'est pourquoi, dans sa poésie comme dans son théâtre, le symbole de l'étoile a cédé peu à peu la place à celui des moissons, des épis, de la paille déjà séparée de son grain. C'est pourquoi, dans l'étape décisive de New York, il oppose à l'allégorie de la Lune stérile et destructrice l'image très humaine de la Terre douloureuse, accueillante à ses propres victimes, et il opte solennellement pour elle. C'est pourquoi son agnosticisme, sa solidarité avec les plus faibles et son espérance historique ne font qu'un. Les deux grandes odes du Poète à New York en font foi (« Ode à Walt Whitman », «Cri vers Rome »). Ses dernières paroles l'affirment plus expressément encore : « La douleur de l'homme et l'injustice constante qui sourd du monde, mon propre corps et ma propre pensée m'empêchent de transporter ma maison dans les étoiles » (juin 1936).


Solitaire, solidaire


Dans ces conditions, engagement esthétique, critique sociale et attitude politique s'avèrent intimement liés, et, en toute logique, le destin du poète est celui de son peuple. Federico García Lorca l'a toujours éprouvé ainsi. La faim des autres lui a toujours coupé la parole. Il eût donné, dit-il, le jardin romantique de son adolescence pour en faire un potager. Sa dernière œuvre, dont le début subsiste, semble avoir tourné court et le monde même lui a semblé soudain « arrêté devant la faim qui désole les peuples ». Dans les années qui précèdent la guerre civile espagnole et la Seconde Guerre mondiale, il a fixé pour tâche à l'artiste et aux autres « intellectuels des classes qu'on appelle aisées », de « plonger dans la glaise jusqu'à la ceinture pour aider ceux qui cherchent les lys ».


La nécessité de communiquer, raison déterminante de sa carrière poétique et dramatique, rejoint ici une volonté consciente de jouer son rôle, unique et impossible à éluder, dans cette création continuée qui fait le patrimoine vivant de son peuple. La « chaîne de solidarité spirituelle » où il se situe comme artiste lie nécessairement le sort posthume de son œuvre au sort des hommes parmi lesquels elle est née et pour qui elle a été écrite : au destin du peuple espagnol en premier lieu, mais aussi au destin mouvant de la communauté humaine.


Par-delà son attachement à la tradition nationale, à laquelle répond son adhésion à l'art le plus moderne de son siècle, l'indépendance esthétique de Lorca est la première clé de sa grandeur et de son succès durable. Par-delà l'engagement poétique et humain dont il est mort, sa liberté personnelle et son sang-froid dans les fluctuations de l'histoire, sa fidélité toujours éveillée à l'irremplaçable nouveauté du présent font la valeur la plus permanente de son message.

Marie LAFFRANQUE

F. GARCÍA LORCA, Obras completas, éd. G. de Torre, 7 vol., Buenos Aires, 1938-1946 ; Obras completas, éd. A. del Hoyo, 1 et 2 vol., Madrid, 1954 sqq. ; Œuvres complètes, 7 vol., Paris, 1954-1959 ; Autógrafos, 3 vol., Oxford, 1975, 1976, 1979 ; El Público y Comedia sin título, transcr. et études F. Martínez Nadal et M. Laffranque, Barcelone, 1978 ; Obra poética, éd. critique, vol. I à III, Barcelone, 1981-1983 ; Lola la comedianta, transcr. et études G. Diego et P. Menarini, Madrid, 1981 ; Œuvres complètes, 2 vol., éd. A. Belamich, coll. La Pléiade, Paris, 1981 et 1990.

Études
M. AUCLAIR, Enfances et mort de García Lorca, Paris, 1968
A. BELAMICH, Lorca, Paris, 1962
A. DEL RÍO, Vida y obras de Federico García Lorca, New York, 1940
« Federico García Lorca », Trece de Nieve, no spéc. déc. 1976 - mai 1977
« Federico García Lorca », no spéc. Europe, août-sept. 1980
Federico García Lorca, Univ. Toulouse - Le Mirail, 1982
Francisco GARCÍA LORCA, Federico García Lorca y su mundo, Madrid, 1981
M. GARCÍA POSADA, García Lorca, Madrid, 1979
I. GIBSON, Granada, 1936. El asesinato de García Lorca, Barcelone, 1979 ; Federico García Lorca. Une vie, Seghers, 1990
M. LAFFRANQUE, Lorca et la nécessité d'expression dramatique, Paris, 1966 ; Les Idées esthétiques de Federico García Lorca, Paris, 1967
C. MARCILLY, Ronde et fable de la solitude à New York, Paris, 1962
A. RODRIGO, Lorca Dali, Barcelone, 1981
Valoración actual de la obra de García Lorca, colloque, Madrid, 1988.

ROBERT DESNOS (1900-1945)

Portrait du poète français Robert Desnos en 1927. Photo Henri Martinie


Le surréalisme est un curieux mouvement littéraire : tous les grands écrivains qui en ont fait partie se sont réalisés après l'avoir quitté. Il semble ainsi que la notion de « grand écrivain surréaliste » ne corresponde à aucune réalité. Encore faut-il considérer que certains amis d'André Breton, et parmi les plus doués, sont morts très jeunes : René Crevel, Jacques Rigaut, ou se sont vite plongés dans un ombrageux silence, comme Benjamin Péret. Il existe pourtant un poète important qui sut rester profondément surréaliste après sa rupture avec André Breton, tout en élaborant une œuvre tout à fait personnelle : bien qu'« assassiné » à l'âge de quarante-cinq ans, et dans d'affreuses conditions, Robert Desnos n'a jamais cessé d'être Robert Desnos.

Une vie de franc-tireur


robert Desnos est né le 4 juillet 1900 à Paris, près de la Bastille. Très tôt, ses parents viennent s'installer dans la maison qui fait le coin de la rue Saint-Martin et de la rue des Lombards (au sixième étage), en face de l'église Saint-Merri. C'est un quartier auquel il restera attaché toute sa vie, et dont il parlera souvent dans ses poèmes. Son père est rôtisseur de volailles et mandataire aux Halles. Il est également adjoint au maire de son arrondissement.

Le jeune Robert ne fait pas de bonnes études : le climat scolaire ne lui convient probablement pas. D'ailleurs, à seize ans, il entre comme commis chez un droguiste de la rue Pavée. Mauvais élève, soit, mais déjà attiré par la littérature : en 1917, il publie ses premiers poèmes dans La Tribune des jeunes, revue socialiste, et commence à noter ses rêves, ce qui est plus surprenant.

En 1919, Desnos aborde en professionnel le métier des lettres : secrétaire de l'éditeur Jean Bonnefon, il publie également des poèmes dans Le Trait d'union. Il compose Le Fard des Argonautes en alexandrins soigneusement rimés et fait la connaissance de Benjamin Péret chez un ami commun.De 1920 à 1922, Desnos accomplit son service militaire au Maroc. À son retour, Dada consume ses dernières braises. Le jeune poète collabore à la deuxième série de Littérature. Dès que le groupe surréaliste prend forme, Péret l'emmène au Certa, bar aujourd'hui disparu du passage de l'Opéra, où Breton réunissait ses nouveaux partisans. On s'y livre à des expériences d'écriture automatique, notamment sous hypnose. Très vite, Robert Desnos prend une importance singulière, à cause de son admirable (et inattendue) capacité à s'endormir et à dicter des poèmes pendant son sommeil. La première séance de ce genre (historique, donc) a lieu le 25 septembre 1922, avec également René Crevel et Benjamin Péret comme dormeurs inspirés.

À partir de ce moment, Robert Desnos se livre à des travaux de recherche d'écriture dans des directions assez diverses : ainsi, c'est de cette époque que datent les premiers textes de Rrose Sélavy. Il participe aussi très activement aux diverses manifestations des surréalistes. En 1925, par exemple, il assiste, du côté enthousiaste, à la création de Locus solus.

1925, c'est l'année où il entre à Paris-Soir, comme caissier d'abord, comme journaliste ensuite. C'est également le moment où il écrit La Liberté ou l'Amour, ouvrage qui sera condamné pour obscénité par le tribunal de la Seine. Deux ans plus tard, il habite un atelier d'artiste au 45 de la rue Blomet, aujourd'hui détruit. Il y compose The Night of Loveless Nights (« La Nuit des nuits sans amour »), un poème lyrique et déchiré sur la solitude, curieusement écrit, comme Le Fard des Argonautes, en quatrains tout à fait classiques, beaucoup plus proches de Baudelaire que de Breton - en apparence toutefois : car les surréalistes n'auraient pas désavoué la révolte qui anime ces strophes émouvantes. On peut ici se demander si Desnos n'a pas délibérément choisi une forme traditionnelle en réaction contre le jaillissement de l'écriture automatique ou ensommeillée : il avait, cette fois, quelque chose de précis à dire, et tenait à le dire sans ambiguïté. Ce poème paraît dans Le Courrier littéraire, puis en une plaquette hors commerce, publiée à Anvers avec des illustrations de Georges Malkine.

En 1930, le surréalisme entre en crise. Robert Desnos rejoint la dissidence avec vigueur, puisqu'il est l'un des signataires du troisième Cadavre, celui qui enterre André Breton. Il poursuivra seul son chemin, dédaignant de s'agglomérer à un autre groupe, franc-tireur jusqu'au bout. Ou plutôt non : son chemin n'est plus solitaire, puisqu'il vient de rencontrer Youki, à qui il doit de pouvoir s'engager dans une nouvelle vie. La Nouvelle Revue française publie Corps et biens, recueil qui regroupe tout ce qu'il a écrit jusque-là. Il abandonne le journalisme quotidien pour un emploi chez un agent immobilier. Mais il ne le conserve pas longtemps.

En 1932, Paul Deharme, un des directeurs de la radio, lui propose de travailler avec lui. Ce projet enthousiasme Robert Desnos qui y voit à la fois le moyen de consolider sa situation matérielle et une nouvelle aventure de l'esprit. Il s'installe, avec Youki, au 19 de la rue Mazarine. Dans leur appartement défileront les personnages les plus insolites et les plus attachants. Les activités de Desnos se multiplient : trois mille slogans pour la radio, des dizaines d'articles sur la musique (sur toutes les musiques), de très nombreux scénarios de cinéma, presque tous inédits, des albums pour enfants. Et des poèmes, comme Siramour et Les Sans-Cou.

En 1936, il s'efforce d'écrire un poème par jour pendant un an. (Certains d'entre eux ont été réunis dans État de veille.) Sa générosité, qui lui avait fait croire à la Révolution (surréaliste), le conduit vers un humanisme de la fraternité qui, moins de dix ans plus tard, trouvera une épouvantable réponse.En 1939, il est mobilisé, puis fait prisonnier, puis libéré : il retourne rue Mazarine et entre bientôt dans la Résistance. En 1942, il publie Fortunes, qui groupe les poèmes écrits entre 1932 et 1937, puis un curieux roman sur la drogue : Le vin est tiré. Il est alors membre d'un réseau de renseignements et de l'équipe des éditions de Minuit, fondées par Vercors.

Le 22 février 1944, Robert Desnos est arrêté par la Gestapo. Il est incarcéré à Compiègne, puis à Buchenwald, où il restera plus d'un an. Au printemps de 1945, devant la poussée des armées alliées, les S.S. reculent, déplaçant leurs déportés d'un camp à l'autre. La dernière étape sera Terezine, en Tchécoslovaquie. Le 3 mai 1945, les S.S. s'enfuient (tout seuls, cette fois) à l'arrivée des troupes soviétiques. Mais il est trop tard pour la fraternité : le 8 juin, Robert Desnos meurt emporté par la misère, l'épuisement et le typhus.

Une œuvre concise et diverse 


On n'est évidemment pas surpris de constater que l'œuvre de Robert Desnos laisse une impression d'inachevé. Pourtant, sa minceur n'est pas seulement due à la disparition prématurée du poète : après tout, à quarante-cinq ans, Eluard, Aragon, Char, Queneau avaient déjà composé plusieurs volumes, et d'importance. (Pour ne rien dire de ceux qui sont morts plus tôt.) Il faut ajouter que cette existence, trop vite interrompue, fut passablement entravée par les médiocres nécessités de la vie quotidienne. On observera, par ailleurs, que cette œuvre est fort diverse, ce qui la rend malaisée à définir. Les dons exceptionnels de Robert Desnos, assortis d'une immense curiosité, l'ont poussé, d'une année à l'autre, dans des voies différentes. Ainsi, chaque recueil, chaque œuvre presque, manifeste un nouvel aspect de son talent ou de ses découvertes, comme s'il nous avait laissé, d'un plus vaste projet, quelques échantillons. Cette diversité apparaît à la fois dans les modes d'écriture et dans les thèmes d'inspiration.

Dès 1919, Le Fard des Argonautes, nous l'avons vu, est composé en alexandrins classiques, correctement rimés et disposés en quatrains. Cette forme grave convient évidemment fort bien au discours épique de ces vers de jeunesse. Desnos devait l'adopter de nouveau à deux reprises : en 1928, pour The Night of Loveless Nights, longue plainte romantique, qui rappelle à la fois la naïveté de Musset et le pessimisme baudelairien ; et, en 1943, dans certains poèmes d'État de veille, où l'expression du tragique, de nouveau nécessaire, s'accorde à un ample et profond mouvement de révolte.

Dès sa vingtième année, le jeune poète essaie d'apprivoiser le vers libre : l'ombre d'Apollinaire lui fait sans doute signe, au coin des rues de Paris. Ce sont, en effet, des images du quotidien que vont restituer ces vers légers, parfois groupés en longs tercets, comme des salves. Un quotidien tressé de rêves, d'humour et de mélancolie. Ici encore, la forme fera long feu : poèmes épars recueillis dans Corps et biens (1931), Les Sans-Cou (1934), Les Portes battantes (1936), Fortunes (1942), autant de témoignages d'un art qui fut, plus qu'aucun autre, à la mesure de Robert Desnos, de son éclat, de sa rapidité, de ses changements d'humeur.

La prose appartient, en revanche, à un moment plus facile à cerner : celui de la jeunesse, mais plus encore celui de l'exploration de l'inconscient. Elle soutient essentiellement trois séries de textes : les récits de rêves, réels ou supposés, comme « Pénalités de l'Enfer » (1922, in Littérature), Deuil pour deuil (1924) et La Liberté ou l'Amour (1927). Tous ces textes ont en commun une allure d'écriture automatique, qui détermine un halo d'onirisme ou de surnaturel. Dans le dernier d'entre eux, l'obsession érotique impose toutefois une brûlante cohérence au désordre apparent de la rêverie.

J'ai laissé de côté les attendrissants calembours de Rrose Sélavy, acrobaties verbales sans danger, réalisées, dit-on, pendant les sommeils hypnotiques qui impressionnaient si fort les jeunes surréalistes. Il s'agit évidemment d'exercices, qui ne manquaient sans doute pas d'un intérêt sulfureux en 1922, mais dont les vertus se sont sensiblement éventées depuis lors.

Du poète vers l'homme 


L'évolution poétique de Robert Desnos a suivi celle de ses amis : quand il claque les portes du surréalisme, il passe de l'idée abstraite de Révolution au désir concret de changer le monde. S'il ne s'engage pas (comme Aragon, Eluard ou Prévert) dans l'action militante, il jette tout de même sa poésie dans la bataille humanitaire. Certes, il faudra la défaite et l'occupation allemande pour donner à cette bataille un sens politique précis. Mais, dès le début des années trente, et à travers une inspiration « quotidienne », le poète manifeste des préoccupations sociales. Comme Prévert, mais dans un style plus vigoureux, moins bon enfant, il parle de la misère, de la fraternité et des espoirs du peuple.

Aragon a bien dit, dans la préface des Yeux d'Elsa, comment l'invasion de la France par les troupes ennemies et l'urgence du combat clandestin ont tout d'un coup forgé une âme nouvelle aux poètes français : il devenait soudain nécessaire d'exprimer des sentiments simples et éternels, et de se faire entendre du plus grand nombre. Les grâces aristocratiques du Paysan de Paris ou de Deuil pour deuil perdaient alors toute importance.

Il est curieux, ou plutôt il est saisissant de voir avec quelle force et quel naturel Robert Desnos a retrouvé, dans Paris occupé, les sources vives de la poésie populaire. Les Couplets de la rue Saint-Martin, Le Veilleur du Pont-au-Change (signés du pseudonyme « Valentin Guillois ») sont parmi les plus beaux poèmes inspirés par la Résistance, et ne trahissent en rien le commis de droguerie qui s'inventait, trente ans plus tôt, des aventures méditerranéennes.

À travers les différentes voies où il a cheminé, tout au long de sa vie, il semble bien qu'un sentiment prépondérant et obstiné ait toujours animé Robert Desnos : un amour passionné de la liberté, source ici d'enthousiasme et de générosité, là de révolte et de fureur. C'est ainsi que, par-dessus la solitude, l'amitié, l'amour d'une femme, la réussite sociale et l'infinie scélératesse des hommes, le veilleur du Pont-au-Change n'a jamais cessé de tendre la main aux marins conquérants d'une rêveuse adolescence.

Jacques BENS

Œuvres de Robert Desnos 


Deuil pour deuil, Kra, 1924 ; La Liberté ou l'Amour, ibid., 1927 ; Corps et biens, Gallimard, 1930 ; Fortunes, ibid., 1942 ; Le vin est tiré, roman, ibid., 1943 ; État de veille, éd. R. J. Godet, Paris, 1943 ; Le Bain avec Andromède, ill. de Labisse, éd. de Flore, Paris, 1944 ; 30 Chantefables pour les enfants sages, Gründ, 1944 ; Domaine public, Gallimard, 1953 ; Deuil pour deuil, ibid., 1962 ; Écrits sur les peintres, Flammarion, 1983.
Études
P. BERGER, Robert Desnos, coll. Poètes d'aujourd'hui, Seghers, 1949
M.-C. DUMAS dir., Robert Desnos, Cahiers de l'Herne, 1987.

René Crevel (1900-1935)

Le romancier, poète et essayiste français René Crevel vers 1930. Photo Roger Viollet
« Je sais à quoi m'en tenir et que je suis affligé non du classique complexe d'Œdipe, mais du simplexe anti-Œdipe [...]. Malheur à l'homme qui n'a pas voulu coucher avec sa mère ! » (Êtes-vous fous ? 1929). René Crevel a quatorze ans lorsque son père, imprimeur de musique, se pend, et « ce suicide, écrit Crevel, pour ma formation et ma déformation, fit plus que tout essai postérieur d'amour ou de haine » (lettre publiée dans les Cahiers du Sud, no 337, consacré à Crevel). Revient dans chaque œuvre avec des moyens différents d'y faire face, depuis les premiers Détours (1924) jusqu'aux ultimes Les Pieds dans le plat (1933), la haine d'une mère qui garde « la tradition des housses sur les fauteuils et de l'ennui », Espéranza, qui, « de même qu'elle avait réussi à métamorphoser l'enfant séduisant en Rub dub dub, ainsi est arrivée à faire de Rub dub dub un gringalet ». La psychanalyse - mais non les « certains doigts » du psychanalyste qui le soigna à la mort de sa mère en 1926, au contact desquels « les rares occasions de bonds révolutionnaires tournent en eau de boudin » (Le Clavecin de Diderot, 1932) -, d'accord avec Crevel, voit dans « les tortueuses tortures de ce tuteur têtu » l'origine de son homosexualité, ou, comme il dit dans Le Clavecin de Diderot, du goût pour « cet asile étroit des plaisirs chers à Sade et qui seul convient à mes modestes proportions de gringalet ». Crevel le révolté « hurle à grands cris d'écarlate » (Êtes-vous fous ?) contre tous les morts-vivants, bourgeoisie, femmes de bien, tous ceux qui se confinent « au sein d'une petite réalité exploitable ». Aussi s'engage-t-il avec la « responsabilité, merveilleuse responsabilité des poètes » (L'Esprit contre la Raison, 1928) dans « l'entreprise de salut public » qu'est en 1921 le mouvement dada, puis, après une gifle mémorable d'Éluard un soir de 1923, dans le surréalisme aux côtés de Breton, dont il reste « solidaire en tous points » après le Second Manifeste. Cet esprit poétique doit comme celui des encyclopédistes, pour être digne de son étymologie, « faire » quelque chose, politiquement, contre « les grosses molles républiques » (post-scriptum du Clavecin de Diderot) : engagement difficile pourtant, puisque Crevel signe en 1932 le tract Paillasse contre Aragon, puis La mobilisation contre la guerre n'est pas la paix, qui le fait momentanément exclure du Parti communiste, mais il collabore en 1934 à Commune, organe de l'Association des écrivains et artistes révolutionnaires, qui éditera à titre posthume son dernier discours, où il déclare avoir cessé d'appartenir au groupe surréaliste pour consacrer toute son attention à « l'actualité immédiate [...] catégoriquement révolutionnaire de 1935 ». Avant de l'avoir prononcé, le 18 juin de cette année-là, se suicide celui qui, au travers d'une parole, « faute de mieux », chaotiquement et intarissablement lucide, ne voulait « ni du sable ni de l'eau, mais une vérité indéniable comme un œuf. La vérité » (Mon corps et moi, 1925). « Et ne demeure qu'un trou plus blanc dans le blanc, plus noir dans le noir » (La Mort difficile, 1926).

Barbara CASSIN

sur Clemente Mastella

"Non è di Neruda quella poesia e lui non avrebbe gradito la citazione"

POLITICA

L'editore del Nobel cileno ha dovuto fare un comunicato la "bufala" gira da anni sul web, Mastella ci è caduto"Non è di Neruda quella poesiae lui non avrebbe gradito la citazione"

di FULVIO TOTARO


ROMA - Non è di Pablo Neruda la poesia che Clemente Mastella ha letto ieri al Senato. Stefano Passigli, presidente della Passigli editori, che pubblica in Italia le opere del Nobel cileno, ha dovuto fare un comunicato. "Chi conosce la sua poesia - spiega Passigli - si accorge all'istante che quei versi banali e vagamente new-age non possono certo essere opera di uno dei più grandi poeti del Novecento".
"Meglio così: non credo che Pablo Neruda, che ha speso la vita per grandi ideali politici, sarebbe stato lusingato dal sentir citare una poesia davvero sua dalla voce di Clemente Mastella".

Analoga smentita è arrivata dalla Fondazione Pablo Neruda: "Quella poesia non è sua".

"Lentamente muore chi diventa schiavo dell'abitudine", diceva ieri il senatore dell'Udeur, ma non sapeva di essere caduto in una bufala che gira da anni su internet. Il testo della poesia è di Martha Medeiros, giornalista e scrittrice brasiliana nata nel 1961. Da anni passa come una catena di sant'Antonio dalle caselle di posta elettronica ai blog: una ricerca su Google produce quasi cinquantamila risultati per le parole Neruda e "muore lentamente", ma solo pochissimi siti segnalano l'errore: il 10 gennaio 2007, più di un anno fa, Lorenzo Masetti lo scriveva sul suo blog; un altro blog sul sito internet del Pais lo ha scritto l'8 luglio 2007.

Poche segnalazioni rispetto ai tantissimi siti che avevano diffuso questa "ode alla vita", come una poesia di Neruda, ma la lettura di Mastella ha svelato l'errore.

(
25 gennaio 2008)